Le kaléidoscope en sensations de Karen Dalton

Cinéma • S’inspirant de la forme du «film radiophonique» chère à l’écrivain Jean Thibaudeau, le docu-fiction d’Emmanuelle Antille sur l’artiste blues-folk Karen Dalton marque les esprits.

L’équipe du film en costumes pour un dialogue entre des personnages imaginaires et l’univers poétique de Karen Dalton. (DR)

Mêlant des origines irlandaise et cherokee, la chanteuse et interprète (guitare, banjo) Karen Dalton est au centre de A Bright Light – Karen and the Process. L’artiste américaine a développé une voix digne de la jazzwoman Billie Holiday ou de «l’impératrice du blues», Bessie Smith. Son chant apparaît solitaire et douloureux, solaire et mélancolique, prolongeant ses finales en murmure. N’est-il pas à contre-courant des modes? Celles des voix virginales et fuselées souvent associées au «folk revival» des années 60.

L’art de cette campagnarde native d’Enid (Oklahoma) a été salué par les grands: Bob Dylan avec qui elle joua au Café Wha? à Greenwich Village, Nick Cave ou PJ Harvey. Comme l’écrit l’auteur-compositeur-interprète Dominique A pour la biographie de l’Américaine signée Pierre Lemarchand, le parcours de la musicienne est «l’histoire un peu paradoxale d’une détermination et d’un effacement. Détermination à ne pas brader un idéal, une vision désintéressée de la musique, d’où l’effacement, tant délibéré que subi.» (Karen Dalton. Le Souvenir des montagnes)

Peu de sources visuelles

La construction du film relève de l’enquête et du puzzle poétique. Ou comment imaginer des formes qui transmettent directement, plastiquement, le sens d’une expérience humaine gardant son mystère. Emmanuelle Antille essaie d’imaginer des formes qui transmettent directement, plastiquement, le sens d’une expérience humaine. Or elle le fait en lui préservant son mystère. La cinéaste demande ainsi à ses amis d’autrefois – le guitariste Daniel Hankin, le programmateur et archiviste de son œuvre live, Joe Loop, la légende folk Peter Walker, le banjoïste Dick Weissmann – de se souvenir des gestes et de la tessiture de la disparue.

En voix off dans le film,  la réalisatrice adresse ses interrogations à la musicienne: «Chère Karen, comment rendre compte de ce qu’on a pas connu, décrire qui on a jamais rencontré., raconté ce qu’il reste, ceux qui restent, l’urgence du projet, la vie en communauté, les illusions. Filmons-nous seulement nos fantasmes ou existes-tu vraiment?» Elle  évoque les chemins à prendre pour mener à la chanteuse, optant pour le plus long. Soit 33 jours de tournage à travers les Etats-Unis avec une équipe cinéma composée de trois femmes pour une réalisation proche du road movie. Le Journal de l’Américaine livre les défis du tournage: «Tout est à inventer, récolter, dessiner, construire, découper, détruire et construire encore. Tout commence ici entre les images et les sons, les traces, les rythmes et les souvenirs.»

Voici un essai cinématographique au montage kaléidoscopique alternant vidéo 5D (interviews), super 8 (sources refigurées), smartphone (écriture de journal intime en scénettes), mini DV (images sourdes et rugueuses) permettant une modulation des sensations. Danseuse et amie de la chanteuse, Alexandra Ogsbury, évoque un «côté sombre». Soit «son obsession de toujours être dans un état de conscience altéré. C’était dur pour elle de rester sobre». A l’alcool, se mêlent le haschich puis l’héroïne. Si les addictions de Karen Dalton lui permirent de «trouver la source créative», selon une autre voix, elles la minèrent lentement jusqu’à son décès à 55 ans.

Pour le portrait que fait Amy Berg de Janis Joplin (Janis, 2015) touchant par la sincérité absolue d’une rock star envers son art, la cinéaste dispose d’un ample fond de sources visuelles et sonores. Rien de tel avec Karen Dalton. D’elle, il n’existe essentiellement que «huit minutes spectrales» (dixit Pierre Lemarchand, biographe de la musicienne) extraites d’un reportage de l’ORTF en 1971 et aucun entretien audio.

Apparition spectrale

A Bright Light… interroge le processus de création en croisant les préoccupations présentes depuis longtemps dans réalisations vidéo d’Emmanuelle Antille qui représenta la Suisse à la Mostra de Venise en 2003. Ainsi les rituels, les petites choses du quotidien, l’importance des gestes de la main, des bras du trio de l’équipe de tournage constellés des annotations musicales de la musicienne. «Le travail autour de la répétition-ritournelle, la broderie, les objets, les parades, la conception des costumes, le rituel féminin par transmission gestuelle au sein de communautés, le foyer comme espace mental et lieu de transmissions et d’échanges prolongent nombre de thèmes abordés depuis mes débuts», souligne la réalisatrice en entretien. Mais aussi les rapports entre rêve, fiction et réalités, sensibilité et imaginaire féminins, la difficile reconnaissance de la femme dans les milieux artistiques, notamment dans les années 60 et les questions relatives au double et à l’aliénation sociale.

Karen Dalton en devient une apparition spectrale que la cinéaste commente dans son opus, en faisant référence aux Récits de fantômes (5 avril 1966) réalisés par l’écrivain et créateur de laboratoires sonores radiophoniques, Jean Thibaudeau. «Il parle des fantômes magnétiques…, des lieux interdits où se tiennent les ancêtres, du passage ou de la porte pour accéder au moment où passé, présent et futur se confondent». Certaines créations radio signées Thibaudeau sont ainsi des oratorios. Comme A Bright light… après eux, ils mêlent choses vues, saisies au vol, entendues, recueillies, lues, déchiffrées, saisies au fil de la plume et de la marche, à même le paysage, à fleur d’émotion et à l’orée de la pensée.

Film mosaïque

«Cette mosaïque scénaristique correspond bien à la vie de Karen Dalton, bien qu’il en manque de nombreux pans, dont ses voyages au Mexique, à Los Angeles, sa famille et ses deux enfants», relève Emmanuelle Antille. Le film parle aussi de lui-même en train de se faire, de s’imaginer ou de se scénariser durant le tournage. Il intrigue par sa capacité à recouvrer l’univers des deux seul albums sortis du vivant de l’artiste, It’s So Hard to Tell Who’s Going to Love You the Best (1969) d’une grande pureté douloureuse folk et In my Own Time, (1971) aux arrangements poussés vers la pop dans l’espoir de mieux commercialiser sa musique. Un espoir dont la déception participera à faire toujours plus chavirer une vie chaotique et néanmoins lumineuse.

«A Bright Light», un film d’Emmanuelle Antille. Avec concerts de Laure Betris, Melissa Kassab et Dayla Mischler interprétant live des titres chantés par Karen Dalton. Dont Cinéma ABC-La Chaux-de-Fonds, dimanche 10 février à 17h00 + 20h00. Rens. : www.abrightlight.ch

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