Sorcières, la puissance invaincue des femmes

La chronique féministe • Ce livre de Mona Chollet (Ed. Zones, 2018) qui cite une centaine d’auteur-e-s, est un enchantement pour toute personne qui s’intéresse aux «sorcières».

La femme indépendante celle sans enfant ou la femmes agée sont-elles les sorcières d'aujourd'hui?

Ce livre de Mona Chollet (Ed. Zones, 2018) qui cite une centaine d’auteur-e-s, est un enchantement pour toute personne qui s’intéresse aux «sorcières».

Je savais que les chasses aux sorcières des 16e et 17e siècles en Occident avaient conduit à 100’000 procès, 80’000 condamnations, dont 80% concernaient des femmes. La majorité étaient célibataires ou veuves, et soignaient par les plantes. Pour les faire «avouer», on les torturait. Avec ses 6’000 condamnations, la Suisse est championne par rapport au nombre d’habitants. Michée Chauderon est la dernière exécutée à Genève pour sorcellerie, le 6 avril 1652. Une rue porte son nom, en haut de l’avenue d’Aïre. La dernière sorcière de Suisse et d’Europe, Anna Göldi, a été exécutée à Glaris en 1782. Elle a été réhabilitée en 2008.

La mort par torture était la méthode de l’Eglise pour réprimer l’intellect des femmes, la connaissance étant considérée comme maléfique entre leurs mains.

Mona Chollet élargit le débat et démontre qu’aujourd’hui encore, la société ne supporte pas l’émancipation des femmes. La chasse aux sorcières des 16e et 17e siècles a profondément marqué la société. Les femmes n’osaient plus bouger. L’auteure imagine ce qu’aurait pu être la médecine, si on n’avait pas persécuté les guérisseuses, généralement plus compétentes que les médecins. Lorsqu’au début du 20e siècle, les femmes sont autorisées à revenir dans la profession médicale, c’est en tant qu’infirmières, dans une position subalterne. La psychologue Marie Pezé voit un lien entre les postes de subordination qu’occupent la majorité des femmes et le harcèlement sexuel qu’elles subissent.

A la fin du livre, l’auteure aborde la longue histoire des violences infligées aux femmes par la médecine. Comme si le diable avait été remplacé par la maladie. Ablation du clitoris, d’ovaires sains (pour remédier à leur appétit sexuel jugé excessif), maltraitance, violences, négligence, désinvolture qui, conjuguées à la soif de profit et au cynisme des laboratoires pharmaceutiques, ont des effets criminels. Prothèses mammaires PIP, implants de stérilisation Essure (Bayer), prothèses vaginales Prolift (Johnson & Johnson), véritables instruments de torture, Mediator (Servier), pilules contraceptives de 3e et 4e générations, hyper-médicalisation de l’accouchement. On écoute mal les femmes. On les accuse souvent de simuler. A symptôme égal, une femme se voit prescrire des anxiolytiques, alors qu’un homme est orienté vers un cardiologue.

La mère   

Dès l’Antiquité, la société est fondée sur le mariage et la répartition des rôles. On éduque les filles à leur futur rôle d’épouse et de mère, on ne valorise pas leurs capacités, on n’encourage pas leur autonomie. Les femmes célibataires représentent donc un danger. Celles qui veulent s’émanciper aussi. Chollet relève des cas de divorce où le mari préfère assassiner sa femme plutôt que de la laisser partir.

Aujourd’hui sont considérées comme «hors normes» les femmes qui ne veulent pas avoir d’enfants. La pression est énorme de la part de la société, qui brandit partout l’image de la mère comme summum de l’épanouissement de la femme. Mener une vie libérée des multiples entraves qu’entraîne la naissance d’un enfant semble intolérable. J’adore l’extrait de No kid de Corinne Maier: «Si je n’avais pas d’enfants, je serais en train de faire le tour du monde avec l’argent que j’ai gagné avec mes bouquins. Au lieu de ça, je suis assignée à résidence chez moi, à servir des repas, obligée de me lever à sept heures du matin tous les jours, de faire réciter des leçons stupidissimes et de faire tourner le lave-linge. Tout ça pour des gosses qui me prennent pour leur boniche.» Aucune mère n’ose dire qu’elle regrette d’avoir eu des enfants. C’est LE tabou ultime. Ce genre de regret ne touche guère les pères, puisque les tâches ménagères et éducatives reposent encore à 80% sur le dos des femmes.

La vieille peau  

Une autre représentation de la «sorcière» actuelle est la femme âgée. En fait, seul le vieillissement des femmes est tabou. Les magazines dits «féminins» ne valorisent que les visages et les corps jeunes. Les hommes vieillissent aussi, mais ils ne sont pas disqualifiés sur le plan amoureux du fait de leur âge. Ils ne suscitent ni les mêmes regards apitoyés ni la même répulsion. A Hollywood, les stars féminines voient leur salaire augmenter jusqu’à l’âge de 34 ans, puis décroître rapidement, alors que leurs partenaires masculins atteignent leur salaire maximum à l’âge de 50 ans et conservent des revenus stables par la suite. On se pâme devant le beau visage tanné de Clint Eastwood, 88 ans aujourd’hui.

Mais qui se pâmerait devant celui d’une actrice du même âge? Dans les couples, en 2012 en France, l’homme est plus âgé dans 8 cas sur 10. 19% des hommes avaient 5 à 9 ans de plus que leur compagne, la situation inverse ne concernant que 4% des cas. Une femme nettement plus âgée que son compagnon subit des remarques désobligeantes, qu’un homme plus âgé ne reçoit pas. En 2017, le monde politique a offert une parfaite illustration de cette différence de traitement. De 24 ans plus âgée que son époux, Brigitte Macron a été la cible d’incessantes blagues et remarques sexistes. Les railleries contre Donald Trump, 23 ans plus âgé que Melania, n’ont jamais porté sur leur différence d’âge.

Lorsqu’un homme quitte une épouse qu’il trouve trop vieille pour une plus jeune, dans les deux cas, il exerce son besoin de domination. La femme n’est pas considérée comme une personne, mais comme un objet, utile ou devenu inutile. Le cas classique du mari qui quitte sa femme pour une plus jeune a des conséquences pécuniaires dramatiques. En France, 35% des familles monoparentales, soit 2 millions de personnes, vivent au-dessous du seuil de pauvreté, contre 12% des personnes en couple. Il s’agit dans 82% des cas de femmes seules avec enfants. Et leur retraite sera de 42% inférieure à celle des hommes.

Prendre de l’âge, c’est-à-dire perdre sa fécondité, sa séduction, c’est être une insoumise, même malgré soi. C’est réveiller la peur que suscite une femme lorsqu’elle existe pour elle-même. L’expérience que dénotent des cheveux blancs est séduisante chez les hommes, menaçante chez les femmes. Les hommes agissent comme s’ils n’avaient pas de corps. Ce qui leur permet de se vivre en sujets absolus, et de faire des femmes des objets absolus.

Brimer les femmes est un immense gaspillage de talent et de connaissance. Etre sorcière, c’est être subversive, c’est inventer une autre loi. Le monde bâti sur l’oppression des femmes est à bout de souffle. Il faut construire le bien-être de l’humanité, en accord avec la nature.