Comment reconquérir le vote des travailleurs?

Syndicalisme • L’institut syndical européen (ETUI) a organisé une journée thématique le 23 janvier à Bruxelles pour contrer la montée des idées et des partis populistes de droite chez les travailleurs. (Par Etui, adapté par la rédaction)

La Confédération européenne des syndicats (CES) a dénoncé la politique de boucs émissaires de la droite nationaliste. (Habeebee)

A l’occasion d’un atelier, des représentants d’une vingtaine de syndicats membres de la Confédération européenne des syndicats (CES) ont présenté et discuté les pratiques syndicales mises en œuvre pour contrer l’extrême-droite au niveau national, ainsi que certaines stratégies syndicales nationales pour les élections européennes. Pour démontrer le faux-semblant des préoccupations sociales des populistes ethnocentriques, il est tout d’abord important de relever leur refus d’approuver des mesures favorables aux travailleurs lors de votes au Parlement européen. Il conviendrait aussi de promouvoir davantage de transparence au niveau du processus décisionnel du Conseil européen, afin qu’il devienne plus difficile pour les leaders politiques nationaux de toujours blâmer «Bruxelles», en lui attribuant toutes les décisions impopulaires.

Dans l’après-midi, le professeur Manuala Caiani, de l’Ecole normale de Florence, a montré comment les groupes d’extrême-droite utilisent Internet pour construire leur identité, s’organiser et mobiliser des soutiens. Elle a présenté des recherches menées sur le réseau, qui démontrent que les partis politiques d’extrême-droite sont moins internationaux en raison de leurs discours nationalistes, mais que «les cyber-communautés transcendent les frontières nationales». En Europe, les discours de haine visent principalement des ennemis politiques, comme les syndicats, alors qu’aux États-Unis, les cibles sont davantage raciales.

«Pour être plus résilients, nous devons établir un lien entre nos exigences et nos valeurs», estime Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT française. Ce syndicat pratique une politique interne d’endiguement : les membres qui votent pour l’extrême-droite se voient interdire de promouvoir cette cause à l’intérieur du syndicat. Il est important d’éduquer le monde du travail en général et de développer des capacités régionales, car la situation en France diffère d’une région à l’autre.

«Une normalisation éhontée»

Membre du conseil général du Trades union congress (TUC), Steve Turner a fait part de ses profondes préoccupations face à la montée du racisme et des délits inspirés par la haine au Royaume-Uni depuis le référendum sur le Brexit ainsi que des attaques physiques contre les syndicalistes dans les piquets de grève. L’extrême-droite se pose comme la championne des intérêts de la classe ouvrière, mais «nous sommes les seuls à nous battre pour la dignité des travailleurs». Il a souligné que les syndicats devaient développer un militantisme enraciné dans la vie de travail des gens ordinaires, en leur apportant de l’espoir et des opportunités.

Professeur émérite des Universités de Lancaster et de Vienne, Ruth Wodak a évoqué ce qu’elle appelle la «normalisation éhontée» de l’extrême-droite dans la société. Les gens ne discutent plus de questions socio-économiques, mais se focalisent sur des images symboliques puissantes comme le foulard islamique: «Nous «culturalisons» des problèmes, au lieu de nous attaquer à leurs racines socio-économiques», a-t-elle affirmé. Les faits sont réduits à des opinions.

Selon elle, les partis populistes créent un sentiment de menace et de crise et prétendent ensuite apporter un espoir. Ils ciblent des boucs émissaires qui sont très vulnérables, comme les demandeurs d’asile, en créant une opposition entre «nous» et «les autres» et en proposant de mener «le bon combat» contre les ennemis (les élites, les réfugiés, les «fainéants», etc.).

Pour contrecarrer cette dynamique destructrice, les syndicats doivent essayer de changer le cadre en utilisant des arguments courts et des slogans plutôt que des arguments complexes. Ce qu’il faut, c’est aussi un nouveau récit orienté vers une acceptation du présent, mais comprenant une vision de l’avenir. Le mouvement syndical doit s’adresser aux travailleurs précaires, aux nouveaux emplois et s’éloigner de «l’image d’Epinal des usines sidérurgiques et qui ne fonctionne plus».

Membre de l’organisation More in Common, Tim Dixon a présenté les résultats d’une recherche récente visant à comprendre les facteurs psychologiques de la montée de l’extrême-droite en Europe. Selon lui, l’expérience de la honte et du manque de respect, particulièrement puissants aujourd’hui, conduisent au ressentiment et à un sentiment d’insécurité et de déconnexion. «Nous devons évoquer la problématique de l’appartenance et de l’identité, mais dans le cadre d’un «nous» élargi», a-t-il insisté.

Parler de sécurité sociale et d’emplois

Le dernier panel était consacré à des représentants des groupes politiques au sein du Parlement européen, invités à expliquer comment ils envisageaient la menace venue de l’extrême-droite et l’action qu’ils menaient à ce sujet. Selon la Slovène Tanja Fajon, membre du Parlement européen et président du groupe de travail des sociaux-démocrates sur l’extrémisme, la social-démocratie doit se réinventer. «Nous avons participé à de grandes coalitions et nous payons un prix élevé pour cette participation. Aujourd’hui, les partis socialistes doivent se réorienter à gauche. Pour nous, la sécurité ne consiste pas à construire des murs et à fermer les frontières. Il s’agit de sécurité sociale et d’emploi», a-t-elle indiqué. «Il existe beaucoup d’inégalités et nous avons besoin de justice sociale. Pour y parvenir, une nouvelle coalition est nécessaire», a-t-elle ajouté.

Coprésident du groupe des Verts du Parlement européen, Philippe Lamberts a souligné que les gens commençaient à comprendre que le changement climatique menaçait l’humanité. «Nous avons besoin d’une transition socialement juste, qui soit profondément démocratique a-t-il dit, en ajoutant que «nous n’avons pas besoin «d’un despote éclairé», mais plutôt «d’une démocratie participative et d’une intégration européenne renforcée. Si nous voulons relever les défis, cela sera ensemble, ou pas du tout. Et c’est exactement le contraire de ce que veut la droite nationaliste. Contre la glorification de soi-même promue par le néolibéralisme, nous avons besoin d’amener à la table un «nous» inclusif pour que le «nous» exclusif de l’extrême-droite ne domine pas», a-t-il argumenté.

Les syndicats ont démarré comme des groupes flexibles, à l’échelle locale, mais ont atteint bon nombre de leurs objectifs et sont devenus des institutions, qui sont à présent considérées comme faisant partie de l’establishment. Nous ne sommes pas nécessairement coupables de cette évolution, mais nous le serons, si nous ne nous adaptons pas structurellement», a conclu Thiébaut Weber, secrétaire confédéral de la CES.

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