La sortie du carcan des marchés

Livre • Le journaliste Bruno Odent, qui propose de sortir l’UE de l’ordolibéralisme. (Par Gaël De Santis, paru dans L'Humanité)

L’Union européenne est en crise comme jamais. Il y a urgence à la refonder. Cela ne signifie pas remettre un coup de peinture, mais bel et bien de refaire ses fondations. L’ouvrage que vient de publier Bruno Odent, journaliste à l’Humanité, s’y attelle. Dans Libérons l’Europe, il donne à voir en quoi les fondations de l’Union actuelle sont à revoir. Elles ont un nom, l’ordolibéralisme, qu’il s’attache à définir en narrant l’expérience de l’Allemagne. Selon cette conception, pour garantir la primauté des marchés, certains aspects de la politique économique doivent être mis en dehors de la délibération démocratique pour favoriser le capital: la politique monétaire, la capacité à faire des déficits. Cela passe par la création d’organismes «indépendants» du pouvoir politique, mais non des aspirations des marchés, comme la Banque centrale européenne (BCE). C’est cette conception, à laquelle se sont ralliés les gouvernements français, qui a conduit à instaurer, après la crise économique de 2008, des «règles de pilotage économique automatique», notamment avec le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) approuvé par François Hollande, qui empêchent de faire du déficit pour financer les investissements et la protection sociale, qui poussent à libéraliser le marché du travail, etc.

Changer les fondations de l’Union européenne, c’est donc rompre avec cette conception qui conduit à une Europe de la concurrence, qui tire vers le bas les salaires, la protection sociale, nourrissant le sentiment de déclassement et partant, les nationalismes. A ceux qui voient dans ces derniers une alternative au modèle actuel, le premier chapitre de l’ouvrage rappelle que le national-libéralisme, qui émerge dans le flan des droites traditionnelles en Allemagne avec l’AfD ou en Hongrie avec Viktor Orban, loin de contredire l’ordolibéralisme, en est le couronnement: il fonctionne selon le même principe de concurrence et de domination.

Bruno Odent appelle à déjouer les pièges d’une sortie de l’euro, des dévaluations compétitives dont il montre – la France en a connu dix depuis l’après-guerre – combien elles ont été suivies par le passé par des plans d’austérité et une baisse immédiate du pouvoir d’achat des classes populaires. Il alerte, citations à l’appui, sur le fait qu’une partie des classes dirigeantes allemandes, qu’elles soient dans la CDU de la chancelière Angela Merkel ou dans l’extrême droite de l’AfD, verraient d’un bon œil le retour d’un mark fort qui permettrait aux groupes allemands de racheter à vil prix les fleurons industriels d’autres pays européens, et de transformer l’Europe du Sud en zone où trouver de la main-d’œuvre à bas coût.

La fin de l’ouvrage donne à voir quelles doivent être les fondations d’une nouvelle Europe, libérée de la domination des marchés. Face aux grands défis auxquels fait face l’humanité – l’accueil des exilés, la paix, le climat, le développement – seule la coopération internationale est la réponse, soit entre pays européens, soit entre une UE qui deviendrait un pôle de résistance aux États-Unis de Trump et le reste du monde.

 

Bruno Odent, Libérons l’Europe, Le Croquant, 226 pages.