Le roman policier soviétique a bien existé

Livre • Les frères Arkadi et Gueorgui Vaïner furent les meilleurs représentants du polar à la sauce rouge.

La Loubianka à Moscou est connue pour avoir abrité le quartier général des services de renseignement soviétiques, le KGB. (LDD)

Les écoles de rompol étasunienne, française, italienne, scandinave (pour ne citer que celles-là) sont bien connues. Sait-on en revanche qu’il y a eu des romans policiers à l’époque soviétique? Il est vrai que, d’une part, peu d’œuvres ont été traduites en français et que, d’autre part, la bibliographie à ce sujet est quasi inexistante. A priori, ce genre littéraire ne devait pas exister dans la société «la plus heureuse du monde», et où la criminalité de droit commun était officiellement niée. Dans les années 1950-1960, on vit pourtant apparaître des romans où des agents secrets américains ou britanniques cherchaient à percer les secrets de la science soviétique. Les fins limiers communistes les mettaient heureusement en échec. Depuis la fin de l’URSS ont paru de très nombreux romans policiers, où les auteurs se confrontent souvent à l’héritage soviétique et notamment stalinien. Ces livres sont des best-sellers en Russie.

Dans les années 1970, un certain nombre de rompols ont été écrits, souvent dans la clandestinité. Ils ont paru après la chute de l’URSS. Les meilleurs représentants de ce genre furent les frères Vaïner, Arkadi (1931-2005) et Gueorgui (1938-2009). C’étaient deux juristes de formation, d’origine juive: ce «détail» aura son importance, comme on va le voir. Leur livre sans doute le plus important est L’Evangile du bourreau, heureusement traduit en français. Il a été écrit entre 1976 et 1980 et a longtemps été tenu secret, même s’il a circulé sous le manteau. Il fut publié en Russie en 1990. S’agit-il vraiment d’un «roman policier»? Comme il a paru en français dans la collection éponyme des éditions Folio, nous le considérerons comme tel, même s’il ne répond pas vraiment aux lois du genre. Il est vrai que la police, mais il s’agit ici de la sinistre police politique – MVD puis KGB – y est omniprésente! Il s’agit d’une peinture terrible et bouleversante du système répressif stalinien, dont la lecture est parfois insoutenable par la violence et la cruauté que le roman décrit avec force détails.

Un roman policier plus traditionnel

Nous sommes en 1979, c’est-à-dire en pleine période de stagnation brejnévienne, que les auteurs évoquent sans complaisance. Elle n’a cependant rien à voir avec l’époque stalinienne. Le personnage central est Pavel Egorovitch Khvatkine, un «honnête» professeur de droit. Or celui-ci, avec le grade de lieutenant-colonel, a été l’un des sbires du régime pendant la seconde Grande Terreur, celle qui dura de 1948 à la mort de Staline en 1953. Le voilà confronté à son passé. Le roman met en scène des personnages réels, tels Béria, Molotov, Boulganine, etc., et d’autres fictifs.

Il débute par un chapitre hallucinant qui se passe le jour de la mort du «Saint Patron», puis lors de son autopsie. Ensuite, c’est une véritable descente aux enfers, dont le lecteur ne sort pas indemne. Ames sensibles s’abstenir! Nous sommes face à une dénonciation impitoyable de l’arbitraire absolu, de l’impunité des criminels d’Etat (malgré la liquidation de quelques-uns d’entre eux comme Béria), de la corruption des dirigeants, de leurs beuveries, de leurs luttes intestines pour s’éliminer les uns les autres. Les auteurs mettent particulièrement en avant l’antisémitisme de Staline et de la clique dirigeante, un antisémitisme d’une grossièreté absolue («youpin», «youtre», «En affaires, le juif est sangsue sur le corps», etc.) qui n’a rien à envier aux éructations délirantes de Louis-Ferdinand Céline dans Bagatelles pour un massacre.

Le «héros» du roman est censé avoir eu l’idée du procès intenté aux membres du soi-disant «complot des blouses blanches», ces médecins scélérats et diaboliques qui auraient projeté d’attenter à la vie du bien-aimé Petit Père des Peuples et de ses plus proches collaborateurs du Politburo du parti communiste. Or, dit Khvatkine, «Tous les juifs sont des criminels. Les médecins juifs sont les criminels les plus dangereux, car ils ont fomenté un complot contre le peuple tout entier.» Il faut que ces monstres avouent leurs crimes… Les pages où sont décrites dans le détail les méthodes de torture lors des interrogatoires glacent le sang. Mais les policiers eux-mêmes, comme les dignitaires du parti, seront liquidés par leurs collègues lors de vagues de «purges» successives. On comprend que la publication de ce roman ait créé un véritable choc en Russie!

En 1983, les frères Vaïner publient tout à fait officiellement 38, rue Petrovka. Le roman connaît un immense succès. Il se vend à près de dix millions d’exemplaires. Puis il devient un feuilleton très regardé par les téléspectateurs d’Union soviétique. Le titre fait référence au centre de la police luttant contre la criminalité, l’équivalent du 36, Quai des Orfèvres parisien.

Nous sommes en 1945, peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Chaparov, vingt-deux ans, jeune héros de guerre, capitaine dans une unité de choc, et dont les souvenirs de combats reviennent constamment à la surface, rejoint la brigade criminelle de Moscou. Il va être sous les ordres de Jeglov, chef de grande expérience, qui longtemps le fascine. Le roman est-il vraiment un chef-d’œuvre? Pas sûr. L’histoire est assez complexe et un peu embrouillée. On passe de la découverte du cadavre d’une jeune femme aux entreprises criminelles d’un gang, le Chat noir, qui laisse toujours cette trace sur le lieu de ses forfaits. La bande s’est surtout spécialisée dans le pillage des entrepôts d’Etat. Il y a donc bien eu une criminalité de droit commun en URSS.

L’intérêt principal du livre est dans l’évocation de la capitale soviétique au sortir de la Grande Guerre patriotique. La pauvreté règne. Un morceau de sucre est un trésor. Mais la vie reprend peu à peu son cours. Chaparov s’éprend de Varia, une jeune sergent de la milice, et rêve de fonder avec elle une famille. C’est donc aussi une belle histoire d’amour. Sur le plan stylistique, il y a quelque chose de dostoïevskien dans ce roman, avec ses nombreux personnages souvent ambigus. Le langage relève à la fois de la langue russe classique et de l’argot des malfrats. La trame est pleine de rebondissements, qui rappellent les thrillers américains. Quant à l’enquête policière, elle utilise des moyens assez classiques. On est un peu surpris par le légalisme de cette police moscovite, quand on connaît ses méthodes tant à l’époque du tsarisme qu’en Union soviétique et encore actuellement. Peut-être les auteurs, en donnant de celle-ci une image très positive, voulaient-ils éviter la censure. La fin du roman est particulièrement palpitante et tragique, voire bouleversante.

Certes, il y a eu d’autres auteurs de romans policiers en URSS. Mais les œuvres des frères Vaïner, par les deux exemples que nous venons de donner, permettent d’appréhender ce genre littéraire, certes marginal dans le cadre d’une société censée aller vers le Progrès et le Bonheur.

Arkadi et Gueorgui Vaïner, L’Evangile du bourreau, Paris, Gallimard, 2000, 774 p. (Folio policier 368) et 38, rue Petrovka, Gallimard, 2005, 509 p. (Folio policier 464).