La ligue du LOL

La chronique féministe • LOL, de l’anglais Laughing out loud (rire à gorge déployée), est utilisé dans tout type de communication par Internet ou SMS où le rire est approprié.

LOL, de l’anglais Laughing out loud (rire à gorge déployée), est utilisé dans tout type de communication par Internet ou SMS où le rire est approprié.

Depuis #BalanceTonPorc et #MeToo, on a peu à peu découvert les lieux où se produisent les violences contre les femmes, bien au-delà du monde du spectacle. Si l’on n’est pas étonné que le harcèlement sévisse dans la rue (on y assiste tous les jours), à la maison, dans le milieu sportif, à l’armée, qui toutes deux valorisent la virilité, on l’est davantage en apprenant qu’il concerne également les instances dont la mission est de protéger les gens, d’élever leur esprit et leur âme: l’enseignement, l’église. Celle-ci n’a pas seulement couvert des crimes de pédophilie, mais également contre des adultes, comme ces prêtres qui ont réduit des religieuses en esclaves sexuelles.

Une forme de harcèlement particulièrement vicieuse vient d’être révélée: la ligue du LOL, un groupe Facebook, créé en 2009 par le journaliste Vincent Glad, regroupant des journalistes et communicants parisiens, a harcelé pendant 10 ans, sur les réseaux sociaux, des femmes et des membres de minorités. C’est particulièrement choquant de la part de journalistes qui, professionnellement, sont censés chercher la vérité, mener des enquêtes pour la révéler, rapporter les faits, dénoncer les dysfonctionnements et les scandales de la société, dans le respect des lois et des personnes.

Les membres du groupe avaient des comptes influents, l’impact de leurs messages prenait donc des proportions importantes. Les modalités d’action comprenaient des canulars téléphoniques diffusés publiquement, de faux mails, des montages photographiques et vidéo pornographiques, des insultes, des menaces de mort, des comptes Twitter anonymes, comme «@foutlamerde», «Languedeuxpute» ou «jesuisunesalope», un archivage de photos intimes, voire des visites physiques sur le lieu de travail des victimes, allant jusqu’à des attouchements sexuels.

Les victimes travaillant dans le milieu du journalisme n’osaient pas se plaindre, par crainte de répercussions sur leur carrière, et persuadées qu’elles ne seraient pas prises au sérieux. Il leur était d’autant plus difficile de se défendre que les bourreaux prétendaient faire des blagues. En outre, elles étaient isolées. Le fait que les harceleurs aient sévi en meute est une circonstance aggravante, stigmatisée par la loi Schiappa d’août 2018.

L’affaire éclate dans les médias le 8 février 2019, lorsque le service Checknews, vérificateur de faits de Libération, publie un article sur la Ligue du LOL. Les rédactions sont consternées et licencient certains harceleurs. L’affaire est relayée par la presse généraliste et traverse les frontières de l’Hexagone.

Des enquêtes de presse sont alors publiées, démontrant qu’un phénomène sexiste a déjà été découvert au sein de Vice France en 2017 et du HuffPost en 2018, qui présente les mêmes caractéristiques : les femmes sont discriminées, l’ambiance est malsaine, voire violente. Dans les deux cas, des salariées découvrent le contenu de ces conversations par hasard, sur un écran laissé ouvert par l’utilisateur.

Selon Isabelle Collet, enseignante-chercheuse à l’université de Genève sur les questions de «Genre et éducation», les membres de la Ligue du LOL sont des «machistes ordinaires qui n’ont probablement pas conscience de leur machisme», et qui trouvent «drôle de se moquer des faibles parce que c’est facile et que ça donne du pouvoir».

Pour Aude Lorriaux, porte-parole de «Prenons la Une», une association qui défend les journalistes harcelées, cette affaire révèle une logique de construction du sexisme qui cherche à exclure les femmes d’un champ professionnel, ici le journalisme.

Un récent rapport des Nations unies indique que 73% des femmes disent avoir été victimes cyberharcèlement. Mais il n’y eut que 58 signalements aux autorités et 21 condamnations au cours de l’année 2016. «Parce que les faits sont rapidement prescrits (trois mois pour le délit d’injure), ou considérés comme non recevables, les plaintes sont inexistantes ou classées sans suite», affirme Laure Salmona, dont le collectif, qui existe depuis fin 2015, n’a encore jamais vu une plainte aboutir à une condamnation. «Comme pour les autres violences sexistes et sexuelles, il y a très peu de sanctions par rapport au caractère endémiques de ces violences.»

Plus on en apprend, plus on découvre que le sexisme est un système qui vise à écarter les femmes du monde du travail, et à les enfermer à la maison. Aucun milieu n’est épargné. Les femmes subissent partout des remarques, des actes sexistes, des violences psychologiques et physiques. Réagir, porter plainte, c’est contrevenir au système et s’attirer de nouvelles violences. Mais depuis #MeToo, les choses vont peut-être enfin changer…

Dans le cas présent, il me paraît nécessaire de citer les noms de ces affreux machos harceleurs et les pseudonymes derrière lesquels ils se cachaient: Stephen des Aulnois, (desgonzo), journaliste, Le Tag Parfait ; Christophe Carron (krstv), directeur de la rédaction Slate ; David Doucet (Mancioday), journaliste, Les Inrockuptibles ; François-Luc Doyez (Mancioday), journaliste, Les Inrockuptibles ; Baptiste Fluzin (soymalau), publicitaire, Fcinq ; Mathieu Géniole (Matthieuge), ancien community manager d’Emmanuel Macron ; Gautier Gevrey (woumpah), directeur artistique/graphiste, Mairie de Paris ; Vincent Glad, créateur, journaliste, Libération / Brain Magazine ; Loïc Hecht (@LoicHRechi), journaliste ex-rédacteur en chef de Snatch Magazine ; Alexandre Hervaud, (@alexandrehervaud), journaliste, Libération ; Julien Le Rouvreur (jfdescelestins) ; Guillaume Ledi (LeGuillaume), journaliste, Usbek & Rica ; Guillaume Livolsi (Lapin Blanc), graphiste ; Renaud Loubert-Aledo (ClaudeLoup), publicitaire, Publicis Consultants ; Guilhem Malissen (PornKid), youtubeur/podcasteur, Masculin Singulier/Nouvelles écoutes ; Henry Michel (@henrymichel), producteur/réalisateur de podcast, Riviera Détente/Riviere Feraille ; Sylvain Paley, podcasteur, Studio 404, prestataire Le Monde Publicité ; Vadim Poulet (@vadimplt), publicitaire ; J. Walter Thompson ; Clément Poursain (thelightcarrier), directeur vidéo, Topito ; Olivier Tesquet, journaliste, Télérama ; Julien Verkest (ComicSansMS).

 

Que la peur change de camp