Les droits des femmes s’exposent

Droit des femmes • A Lausanne, les inégalités salariales et les grandes étapes de la conquête de droits politiques par les femmes font l’objet d’une exposition. Une grande soirée est consacrée à évoquer la grève féministe du 14 juin 2019.

Le 22 février, l’association Business and Professional Woman (BPW) de Lausanne – qui regroupe des femmes occupant des postes à responsabilités – et le Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes du Canton de Vaud (BEFH) inaugurent l’exposition «RegART10 sur l’égalité. Du droit de vote des femmes à nos jours (1959-2019)», qui se tiendra au Forum de l’Hôtel de Ville à Lausanne jusqu’au 8 mars.
Le 1er février dernier commémorait les 60 ans du droit de vote et d’éligibilité des Vaudoises, premières citoyennes de Suisse à obtenir les droits politiques. Par ailleurs, le BPW fête en 2019 ses dix ans d’actions en faveur de l’égalité salariale, généralement organisées le jour de l’Equal Pay Day (EPD) le 22 février. Cette date symbolise l’écart salarial médian entre les femmes et les hommes, qui se monte à 14.6% selon la dernière enquête de l’Office fédéral de la statistique (OFS) sur la structure des salaires. Autrement dit, si un homme est payé à partir du 1er janvier 2019 pour le travail rémunéré qu’il effectue, une femme ne commence à être payée qu’à partir du 22 février. Sur son site, le BPW rappelle que l’écart salarial est illégal et qu’il enfreint la loi sur l’égalité salariale.

Alexia Weill, directrice artistique de l’expo et engagée depuis quatre ans au BPW, est intervenue artistiquement à plusieurs reprises à l’occasion des actions menées dans le cadre de l’EPD. «Pour les 10 ans du BPW, nous voulions créer un événement plus important au cœur de Lausanne afin de marquer le coup, d’où l’idée d’organiser une exposition. Nous avons donc fait appel à des artistes dont je connaissais le travail et la sensibilité pour la cause de l’égalité».

C’est ainsi que durant deux semaines, cinq femmes et cinq hommes issus d’une grande diversité d’horizons artistiques présenteront leurs créations réalisées spécialement pour l’occasion. «Il y a de la photographie, de la peinture, du dessin, de l’illustration et même du graffiti. Nous avons choisi de collaborer avec des hommes, car nous voulions qu’ils mènent également cette réflexion sur l’égalité et qu’ils s’impliquent sur ces questions. Les artistes n’ont pas toujours l’occasion de s’engager dans le cadre de leur travail. Ils ont beaucoup apprécié de travailler leur art dans une direction qui leur permette de réfléchir à un thème de société». Ainsi A Land Shaped by Women sera projeté le 6 mars. La championne de snowboard freeride Anne-Flore Marxer raconte dans son film son combat féministe dans le milieu sexiste du sport extrême.

Des droits récents

Le Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes du Canton de Vaud (BEFH) a tout de suite adhéré au projet, qu’il a soutenu via le financement d’une partie de l’exposition, mais également à travers la création de contenu. Il a ainsi créé dix panneaux qui seront exposés dans le Forum de l’Hôtel de Ville, retraçant les grandes avancées en matière d’égalité au niveau suisse, comme par exemple l’arrêt du Tribunal Fédéral en 1982 qui a demandé au canton d’éliminer la discrimination à l’encontre des filles, qui devaient obtenir un point de plus dans leur moyenne pour accéder au secondaire, le nouveau droit matrimonial en 1988 qui a permis aux femmes d’exercer librement leur métier et de signer un contrat de travail sans l’accord de leur mari, la dépénalisation de l’interruption de grossesse en 2002, l’adoption du congé maternité en 2005, ou encore les droits des personnes transsexuelles.

«Nous voulions rappeler, notamment aux plus jeunes, que tous ces droits sont très récents, explique Maribel Rodriguez, la cheffe du BEFH. Et que malgré les avancées, tout n’est pas encore fait. De nombreux enjeux sont encore très vifs dans chacun de ces domaines. On espère que ça permettra de remobiliser les plus jeunes, pour lesquels certains acquis sont aujourd’hui une évidence, comme le congé maternité, qui a pourtant moins de vingt ans ». Ainsi, un hommage sera rendu aux treize premières femmes élues au Grand Conseil en 1962, à la suite de l’octroi des droits politiques aux Vaudoises en 1959. « Ce qui me frappe, poursuit Maribel Rodriguez, c’est que très vite, des femmes se sont profilées et étaient prêtes à se présenter sur les listes, n’hésitant pas à saisir l’espace qui leur était enfin ouvert ».

La grève des femmes du 14 juin 1991 sera également commémorée, afin de montrer l’importance de l’action de la société civile en matière d’égalité. «Le BEFH reconnaît l’importance de cet événement, car historiquement ces mobilisations ont été des leviers qui ont permis de changer les choses, elles sont une forme d’expression de la société, relève Maribel Rodriguez. Le manifeste rédigé à l’occasion de la grève des femmes du 14 juin 2019 montre la richesse et la multiplicité des revendications et des angles d’action, même si nous ne les partageons pas tous. L’expression publique de demandes sociales aux autorités est une forme d’exercice de la démocratie. D’ailleurs, comme le montre le dernier baromètre sur l’égalité, plus de 80% des personnes interviewées sont favorables à une application plus stricte de la loi sur l’égalité».

En effet, la Conférence suisse des délégu.é.e.s à l’égalité a publié une enquête en novembre 2018, qui montre que près de 90% des sondés considèrent que l’égalité entre femmes et hommes n’est pas acquise dans la famille, la formation ou encore au travail. Et 90% sont favorables à des mesures d’amélioration de l’égalité salariale.

Diversité des luttes

Enfin, pour le BEFH, cet événement est l’occasion de réunir dans un même lieu les diverses associations qui travaillent en faveur de l’égalité. En effet, chaque soir, le Forum de l’Hôtel de Ville sera à disposition du tissu associatif, afin de visibiliser son travail et son action. «On prétend souvent que le mouvement féministe est divisé, remarque Maribel Rodriguez. S’il est clair qu’il est très divers, cela ne veut pas dire qu’il ne se retrouve pas autour de fondamentaux. Cette exposition en sera le reflet».

Le collectif du 14 juin 2019

Ainsi, durant la soirée du 28 février, c’est le collectif vaudois qui coordonne l’organisation de la grève du 14 juin 2019 qui prendra ses quartiers dans le Forum. Michela Bovolenta, secrétaire centrale au Syndicat des services publics et intervenante dans le cadre de la table-ronde, voit d’un bon œil l’organisation d’une exposition rétrospective sur les droits des femmes.

Elle interviendra sur les principales revendications de la grève féministe, et en particulier la nécessité de reconnaître le travail non rémunéré majoritairement pris en charge par les femmes, constitutif de leur rapport au travail rémunéré. Sur ce point, Michela Bovolenta dénonce le piège du temps partiel. «Aujourd’hui, la majorité des femmes exerce son activité professionnelle à temps partiel, avec un salaire réduit. Le reste du temps, elles travaillent gratuitement en prenant en charge le travail domestique, éducatif et de soins. Cette division du travail est source de discrimination et d’inégalités. Il faut donc réduire radicalement le temps de travail légal pour toutes et tous et partager entre femmes et hommes le travail domestique. Et bien sûr, renforcer la prise en charge collective des tâches de care, et donc renforcer le service public».

Les chiffres des inégalités salariales

L’inégalité salariale de 14.6% correspond à la différence du salaire médian brut entre femmes et hommes dans le secteur privé. Pour Michela Bovolenta, «cette mesure aplatit les inégalités, car elle ne permet pas de visibiliser le fait que les femmes sont surreprésentées dans les bas revenus, et les hommes dans les hauts revenus». C’est pourquoi la syndicaliste juge la différence salariale moyenne plus pertinente pour mesure l’inégalité salariale, puisqu’elle tient compte de l’ensemble des salaires. Selon les chiffres de l’OFS sortis il y a deux semaines, la différence moyenne du revenu brut entre femmes et hommes est de 19.6% dans le secteur privé et de 16.7% dans le secteur public. «Nous nous basons sur cette différence-là, qui est aussi le chiffre utilisé au niveau européen», précise Michela Bovolenta.

De plus, cet écart salarial correspond à un équivalent plein-temps, alors que 60% des femmes travail à temps partiel. «C’est un salaire fictif, avertit Michela Bovolenta. Par contre, ce que les femmes ont dans leur porte-monnaie, c’est le salaire net correspondant à leur taux d’activité réel. Et là, la différence explose à 35%». Dans le cadre de la grève des femmes, les militantes vont donc tenter de visibiliser la différence réelle de salaires entre femmes et hommes, qui comprend la part de travail non rémunéré que les femmes offrent à la société. «C’est sur la base d’un salaire réel que les cotisations sociales sont payées et que la prévoyance vieillesse est constituée, constate Michela Bovolenta. Et le fait que les femmes à la retraite touchent des rentes inférieures de 37% à celle des hommes révèle bien que la différence salariale subie durant toute la vie est importante».