Frédéric Pajak sur les traces de deux poétesses majeures

La chronique féministe • Deux poétesses majeures à découvrir ou à redécouvrir.

Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva, réunies dans un livre de Frédéric Pajak. (DR)

Pour changer des trumperies, poutineries et autres macroneries, des violences faites aux femmes et des scandales pédophiles au sein de l’église catholique, je vais vous parler de Poésie.

Frédéric Pajak est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages. La plupart précisent «Récit écrit et dessiné». Parmi les titres, Manifeste incertain, numérotés de I à VII. Le 7e porte le sous-titre: «Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva, l’immense poésie», ce qui m’a naturellement attirée.

Pajak nous entraîne où il va, où il pense par son style enlevé, son don d’observation aigu, son sens de la synthèse et son humour. Une fois qu’on lit ses descriptions, on ne voit plus la Russie comme avant, ni la société, ni la poésie. Il nous conduit à voir autrement. Peut-être aussi grâce à ses nombreux dessins en noir et blanc qui illustrent son propos.

Les deux poétesses sont de pays, d’époques et de milieux différents, leurs destins sont opposés, mais elles sont reconnues, par Pajak et par les littéraires, comme originales, profondes, incontournables. Toutes deux n’ont d’ailleurs jamais douté de leur art, malgré la solitude, la censure ou l’indifférence, voire le rejet. Elles parlent en femmes, ne succombent pas aux règles masculines.

A Emily Dickinson (1830-1886), il n’accorde qu’une trentaine de pages sur les quelque 300 que comporte le livre. Et encore, les dessins occupent plus de place que le récit. Il faut dire qu’Emily Dickinson a vécu quasiment cloîtrée dans sa chambre. Elle est née le 10 décembre 1830 à Amherst, dans le Massachusetts, parmi une famille aisée, entourée de domestiques. Son père est avocat, la famille est puritaine. A deux ans et demi, elle se met à pianoter, mais renonce à devenir musicienne après avoir entendu Anton Rubinstein. Elle continue néanmoins à improviser et lit beaucoup. A 13 ans, elle commence à écrire des lettres, demande à son père l’autorisation de les rédiger la nuit. Désormais, Emily va vivre dans sa chambre, comme dans un camp retranché. Mais elle participe à la préparation des repas pour être agréable à son père. Elle tient également compagnie à sa mère et s’attarde dans le jardin. Quand elle a 15 ans, elle perd une camarade d’école, elle ressent un vide douloureux et interroge sa foi en Dieu. La mort lui inspire le tiers de ses poèmes.

Elle fait la connaissance de Susan Gilbert, qui devient sa confidente et, plus tard, l’épouse de son frère. Elles lisent et commentent Shakespeare, Dickens, les sœurs Brontë, Eliot. Emily épouse Austin Dickinson en 1856. Son père meurt lors d’un voyage à Boston en 1874. Elle en est si bouleversée qu’elle ne parvient pas à se rendre à ses funérailles. Elle rencontre Otis Philips Lord, ami de son père, juge à la Cour suprême du Massachusetts, 66 ans, veuf depuis peu. Ils nouent une passion amoureuse et entretiennent une correspondance durant dix ans. A la mort d’Emily, le 15 mai 1886, leur correspondance sera censurée par son frère Austin et sa sœur Lavinia; les lettres d’Otis seront détruites par sa nièce. Mais sa sœur ne brûlera pas ses 1789 poèmes, comme Emily le lui avait demandé. Heureusement pour nous. De son vivant, Emily Dickinson ne publia que dix poèmes. Sa poésie ressemble à un jardin secret. Elle veut donner sa voix à l’indicible, car seule la poésie peut donner accès au-dedans de la vie.

Pajak accorde 240 pages à Marina Tsvetaieva (1892-1941). Si l’une a vécu dans sa chambre, l’autre, née après la mort de sa consœur, n’a pas cessé de bouger, au gré des événements politiques particulièrement chahutés au début du 20e siècle: Moscou, Taroussa, Lausanne, Paris, Berlin, la Crimée, Prague, avec des allers et retours, enfin Lelabouga, où elle mourra.

Elle naît à Moscou, dans une famille de quatre enfants. Sa mère meurt de tuberculose quand elle a 14 ans. En 1904, Marina est envoyée dans un pensionnat à Lausanne, puis part seule pour Paris, suit des cours, perfectionne sa connaissance de la langue, découvre Sarah Bernhardt. En 1910, le père part en mission en Allemagne et y emmène ses deux filles. C’est sa première rencontre avec la littérature allemande: Novalis, Bettina von Arnim, Heinrich Heine et Goethe, qu’elle ne cessera d’admirer.

Le mouvement symboliste russe va influencer ses œuvres futures. Elle publie à ses frais son premier recueil, Album du soir, il attire l’attention du poète Maximilien Volochine, qui deviendra son mentor. Elle séjourne en Crimée, dans sa maison, y rencontre Sergueï Efron, élève officier à l’Académie militaire, ils se marient en 1912, elle a 19 ans, lui 18. Ils ont une fille, Ariadna, surnommée Alia. En mars 1913, le recueil De deux livres est imprimé à mille exemplaires et est accueilli avec enthousiasme. Quelques mois plus tard, son père meurt d’une crise cardiaque.

Ils sont à Moscou en 1917, Marina sera donc un témoin de la Révolution russe. Naissance d’Irina, la deuxième fille du couple. Efron rejoint l’Armée blanche et Marina se trouve bloquée durant 5 ans à Moscou, où elle connaît la misère et la famine, seule avec ses filles. Elle les confie à un orphelinat, sous la promesse fallacieuse qu’elles auront à manger, Irina y mourra de faim. Puis Marina rejoint son mari à Prague en 1922, début de 17 ans d’exil, dont 14 à Paris. Un fils naît, Mour. Elle gagne un peu d’argent en lectures et ventes de ses œuvres, écrit des articles, traduit Pouchkine en français.

Les écrivains français l’ignorent. Elle ne se reconnaît pas non plus dans les milieux littéraires de l’émigration. Elle rencontre Boris Pasternak, Rainer Maria Rilke, Anna Teskova, Nicholas Gronski. Efron rentre en Russie en 1937, suivi par Marina en 1939. Mais dans l’URSS de Staline, toute personne ayant vécu à l’étranger est suspecte. Les portes se ferment, l’Union des écrivains soviétiques lui refuse son aide. Elle subsiste grâce à un travail de traductrice de poésie. Efron est arrêté pour espionnage en été 1939, fusillé en 1941. Marina et son fils sont évacués à Lelabouga, en Tartarie. Sans soutien, sans ressources, elle se pend le 31 août 1941. Elle sera réhabilitée en 1955. On peut encore visiter la modeste maison où elle vécut ses derniers jours.

Durant sa vie, elle aura fait d’importantes rencontres, connu des sommités, eu des relations passionnées avec des hommes et des femmes. Elle laisse une quarantaine de recueils de poèmes et de récits. L’œuvre lyrique de Marina Tsvetaeva reflète les tumultes de son âme, ses interrogations, ses craintes, ses instants de bonheur également, ciselés dans un style inégalé, qui inspirera nombre de ses contemporains et de ses successeurs.