La Bolivie d’Evo Morales à la croisée des chemins électoraux

Bolivie • Les prochaines élections présidentielles se tiendront au mois d’octobre. Le 27 janvier dernier ont eu lieu les premières primaires de son histoire, rendues obligatoires suite à l’adoption par le parlement en août 2018 de la nouvelle loi sur les partis politiques.

Evo Morales lors de l’investiture pour son troisième mandat en 2015. (Cancillería del Ecuador)

Guillermo Montano, journaliste indépendant domicilié à Genève, a accepté de décrypter pour nous les enjeux de ce scrutin. Il est également pédagogue, prospectiviste et milite en Suisse pour le respect des droits des communautés migrantes.
Dans quelle ambiance se sont déroulées ces primaires et quelle a été l’attitude des différentes forces qui s’affrontent ?

Guillermo Montano Il y a d’abord une ambiance permanente, qui comme dans d’autres pays du Sud, est celle d’une ancienne ingérence extérieure, toujours active. Elle s’est infiltrée partout, y compris dans nos esprits. Nous avons appris à vivre avec, si bien qu’on oublie qu’elle est là et qu’elle forge nos représentations et nos aspirations. C’est l’un des héritages du colonialisme, qui au-delà des désastres matériels et humains qu’il a engendrés, a induit chez les populations locales la survalorisation de ce qui vient du dehors, l’intériorisation d’un certain sentiment d’infériorité et l’apprentissage de l’autodénigrement. Cela a généré tout un tas de maux endémiques, comme l’acceptation de la dépendance, la corruption et le racisme interne. Cette ingérence s’exerce avec d’autant plus de violence dans un pays comme la Bolivie, qui essaie de changer les choses.

Quant à l’ambiance ayant entouré les primaires, elle a été caractérisée par une grande confusion et des divergences autour de la candidature d’Evo Morales. La population n’a pas bien compris l’introduction de cette innovation démocratique que constituent les primaires. Le gouvernement n’a pas pris le temps d’expliquer à quoi elle sert. A cela s’est ajoutée l’attitude ambiguë des partis conservateurs. Cherchant à déstabiliser le gouvernement, ils ont participé au scrutin, tout en appelant au boycott. Cette situation trouble a amené beaucoup de gens à se désintéresser des primaires.

Quelles étaient les forces politiques en présence?

Au total, neuf formations se sont présentées, dont sept partis politiques et deux alliances. Plutôt que le clivage gauche-droite, c’est le positionnement face aux changements en cours en Bolivie qui départage les gens. Certaines organisations sont favorables à ce processus. Elles font bloc autour du parti au pouvoir, le Mouvement au socialisme (MAS). Dans son programme, celui-ci a expliqué qu’il prioriserait des politiques de transition dans trois domaines: la sauvegarde de la souveraineté nationale, la nationalisation des entreprises stratégiques et la décolonisation des esprits, des institutions et de la vie en général.

Les partis conservateurs sont, eux, opposés à ces changements. Il y a toutefois une nuance avec le mouvement «Troisième système», qui est favorable à une reprise de certains éléments du processus mais qui se situe tout de même dans l’opposition d’Evo Morales, avec une forte tendance à faire alliance avec la masse conservatrice.

Quel a été le taux de participation de la population?

Il a été très faible, autour de 28.9%. Le MAS a mobilisé 45.5% de ses électeurs, tandis que les partis conservateurs oscillent entre 8,3% et 3,7%. Cela s’explique par le fait que ces derniers ont demandé à leurs militants de ne pas se rendre aux urnes. Seul le MAS a encouragé ses partisans à participer et s’en est donné les moyens. Il n’a toutefois pas atteint son objectif de mobiliser au minimum 50%, voire 70% de ses membres.

Par ailleurs, il n’y avait pas d’enjeu au niveau du vote, puisque les partis n’ont présenté que des candidatures uniques. Les gens n’ont donc pas considéré qu’il était déterminant d’aller voter, car les résultats étaient courus d’avance.

Quels ont été les résultats, justement?

Premièrement, tous les binômes présentés – avec des candidats à la présidence et à la vice-présidence – ont été validés, sans surprise mais avec un bémol important, la proportion de votes nuls ou blancs a été très élevée. Ce qui pourrait être interprété comme une forme de désaveu des logiques partisanes.

Le deuxième résultat est encore plus décevant. Les citoyens ont été privés de débat. En effet, une élection primaire – en plus de départager et valider des candidatures – doit aussi permettre d’ouvrir un dialogue, à l’interne des formations ainsi qu’avec l’ensemble de la société. Or, les partis, toutes tendances confondues, n’ont pas saisi cette opportunité.

Evo Morales bénéficie-t-il encore de ses soutiens historiques dans les milieux paysans, syndicaux et les communautés indigènes?

Globalement, le noyau dur des soutiens au MAS est estimé à 32% ou 33% de l’électorat. D’après les résultats, l’appui de la population rurale a été plus fort que dans les villes. A Cochabamba, le département d’où est issu Evo Morales, le soutien à sa candidature a été supérieur à la moyenne. Il semblerait donc que les bastions se maintiennent. Il est toutefois très difficile d’interpréter les résultats de ces primaires. En raison du manque d’enjeu, de nombreux partisans du MAS ne se sont certainement pas prononcés, alors qu’ils iront sûrement voter en octobre. Par ailleurs, des erreurs auraient été constatées dans le comptage des votes et les résultats communiqués ont suscité des protestations dans les deux camps.

Une autre force de gauche a-t-elle pu émerger dans le cadre de ces primaires?

Il n’y a actuellement pas d’autre parti qui pourrait se constituer en force progressiste alternative. Par contre, au niveau de la société civile, indépendamment des mouvements sociaux qui sont organiquement proches d’Evo Morales et de son gouvernement, il y a une grande effervescence au niveau des nombreuses petites organisations citoyennes.

Par exemple, le collectif «Mujerescreando», actif à La Paz, qui prône le féminisme communautaire. Il part du principe que pour constituer un pays souverain, il faut déjà commencer par conquérir la souveraineté sur son propre corps, et dénonce le système patriarcal. Ces femmes défendent l’idée que le recul du patriarcat est bénéfique pour l’ensemble de la société, les hommes y compris. En plus d’une politique discursive radicale, elles appliquent une politique concrète, qui offre une série de services tangibles au bénéfice des populations affectées. L’action du collectif est également symbolique. Il pose de manière provocatrice des questions dérangeantes dans les débats publics. Sa ligne est intransigeante et contestataire, tout en cherchant à forcer le dialogue en vue de l’obtention de solutions et des résultats. Il y a beaucoup d’organisations de ce type. Leurs revendications n’ont pas, pour l’instant, une expression politique partisane, mais elles constituent un terreau fertile pour l’émergence «d’autre chose».

Pour l’avenir, vous misez beaucoup sur l’engagement de la société civile. Dans quels domaines leur action est-elle la plus urgente ?

Aujourd’hui, les partis politiques ne sont pas à la hauteur. Cela concerne également le MAS, en proie à l’épuisement, notamment dû aux tentatives permanentes de sabotage dont il a été victime.

De plus, la manière dont les partis conservateurs investissent cette année électorale laisse présager une période de grande instabilité pour l’avenir. Ils semblent davantage engagés dans une logique insurrectionnelle que dans un processus électoral, duquel ils pourraient sortir gagnants.
Dans l’attente que les partis politiques boliviens se ressaisissent et abandonnent l’irresponsabilité avec laquelle ils ont choisi de fonctionner, la mobilisation de la société civile est indispensable. L’urgence principale étant de revendiquer une dépolarisation de la vie politique et la reconstruction des espaces de dialogue à l’interne, seul rempart contre l’ingérence extérieure dont les menaces sont de plus en plus explicites.

 

Un quatrième mandat pour Evo Morales?

Elu en 2005, Evo Morales a été le premier président amérindien et issu du monde paysan. Son parti, le Mouvement vers le socialisme (MAS), a été fondé en 1998 par les cultivateurs de coca – los cocaleros – de la région de Cochabamba, dont Evo Morales est lui-même issu. Porté au pouvoir par ses alliés historiques, les syndicats ouvriers et paysans et les communautés indigènes, le MAS avait été conçu pour «faire de la politique autrement» et porter les revendications des différentes organisations sociales. Aujourd’hui l’un des rares hommes d’Etat de gauche rescapé sur le continent américain, Evo Morales se présentera pour briguer un quatrième mandat consécutif, dans un contexte de remise en question de sa légitimité par une partie de la population et de l’opposition. En effet, la Constitution limite en principe l’exercice de la présidence de l’Etat à deux législatures. Il avait déjà bénéficié d’une faille constitutionnelle pour sa troisième réélection en 2014. Le 21 février 2016, la population a rejeté le référendum constitutionnel lui permettant de briguer un nouveau mandat. Mais en novembre 2017, le Tribunal constitutionnel a rendu un jugement en faveur du MAS, autorisant le président à se porter candidat à sa réélection.

Quel avenir pour l’Amérique latine?

Le Parti ouvrier populaire vaudois organise une conférence-débat sur l’avenir de l’Amérique latine. Plusieurs intervenants venant du monde universitaire, militant et de la presse, ainsi qu’un représentant de l’ambassade du Venezuela y participeront. Parmi eux, Guillermo Montano de Bolivie, Cristian Saavedra du Venezuela, Mauro Quintanilla du Mexique ainsi que Yezid Arteta de Colombie. A 19h, un repas solidaire est proposé pour la somme de 16 francs. Il sera suivi d’un concert, dès 20h15.

Samedi 2 mars dès 15h, Maison de quartier sous-gare, av. Dapples 50, 1006 Lausanne.