Penser l’aujourd’hui, avec Lucien Sève

Film • Le philosophe marxien revient sur ses engagements dans un film coproduit par la Fondation Gabriel-Péri à Paris. (Par Laurent Etre, paru dans L'Humanité)

A 92 ans, il continue d’écrire, à la lumière de son impressionnante bibliothèque, où ses propres ouvrages côtoient les classiques du communisme. Les œuvres de Marx et Engels, Lucien Sève les possède en allemand et en français. Pour Lénine, il ne se fie qu’à l’édition russe. Né en 1926 à Chambéry, dans une famille de la petite bourgeoisie au fort engagement laïque, le voilà donc devant la caméra de Marcel Rodriguez pour un retour passionnant sur son parcours personnel, théorique et politique, alors qu’il mène avec passion ce qu’il appelle sa «troisième vie». Actuellement, «une véritable révolution biographique est en cours: on a trois vies, à condition d’arriver à l’âge de la retraite, que le néolibéralisme s’acharne à retarder», lance-t-il, combatif.

La première vie de Lucien Sève est celle d’un jeune homme brillant, passionné de cinéma et entré à la prestigieuse école de la rue d’Ulm en 1945. C’est celle, aussi, qui voit le professeur de philosophie faire ses premières armes et «passer de Sartre à Marx», à l’orée de la guerre froide. «Écœuré» par ce qu’il a vu «du côté de la haute bourgeoisie» à Ulm, Lucien Sève découvre avec délectation, au PCF, la «crème militante de la classe ouvrière». Son militantisme, dont il ne fait pas mystère auprès de ses étudiants, lui aura valu quelques tracasseries: d’abord une révocation du lycée français de Bruxelles, où il entame sa carrière, puis, à Chaumont, une menace de radiation de l’éducation nationale qu’il déjouera en devançant l’appel au service militaire, en 1951. Pour autant, affecté dans un bataillon disciplinaire en Algérie, l’anticommunisme le poursuit. «On était déjà dans l’armée de Massu. Des petits lieutenants commençaient à fasciser l’armée», se souvient-il.

La seconde tranche d’existence est marquée par la prise de responsabilités (il entre au Comité central du PCF en 1961), ainsi que par l’essor de sa production dans le champ du marxisme (Les “dons” n’existent pas, en 1964, Marxisme et théorie de la personnalité, en 1969…). L’infatigable arpenteur des concepts marxiens se remémore son amitié, mais aussi ses controverses, avec Louis Althusser (1918-1990), autre théoricien majeur du PCF. Il évoque le souffle libérateur du fameux comité central d’Argenteuil, en 1966, consacré au rôle des intellectuels et de la culture (on découvre, ou redécouvre, à cette occasion un Sève poète à ses heures).

L’intéressé réinterroge, par ailleurs, son rapport aux travaux du psychologue soviétique Lev Vygotski, que lui et sa femme, Françoise, disparue en 2011, feront connaître en France. Naturellement, le film, dont nous ne donnons ici qu’un modeste aperçu, se conclut sur l’œuvre magistrale en cours d’écriture (le tome 4 de Penser avec Marx aujourd’hui, sur la notion de communisme, est attendu pour cette année). «Penser avec Marx aujourd’hui», c’est également «penser l’aujourd’hui avec Marx», précise Lucien Sève.

Louant le caractère visionnaire de Marx, le philosophe estime, en même temps, qu’il faut «tout repenser» dans les conditions contemporaines. Tout, et notamment la question de l’organisation politique. L’axe d’un tel effort est brièvement rappelé: à rebours de tout dirigisme, il s’agit de miser sur «le développement du rôle des individus eux-mêmes». Plus qu’un bilan, ce documentaire sonne ainsi comme un appel à la recherche et à l’action.

 

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