Le plaisir féminin vs sa répression

La chronique féministe • A l’occasion de la Journée internationale des femmes, en présence de la réalisatrice zurichoise Barbara Miller et de la protagoniste et activiste Leyla Hussein, a été présenté le film «#FemalePleasure», qui avait été montré au Festival de Locarno et a cartonné outre-Sarine

Affiche du film de la réalisatrice zurichoise Barbara Miller (DR)

A l’occasion de la Journée internationale des femmes, en présence de la réalisatrice zurichoise Barbara Miller et de la protagoniste et activiste Leyla Hussein, a été présenté le film «#FemalePleasure», qui avait été montré au Festival de Locarno et a cartonné outre-Sarine. Il a également fait partie du FIFDH 2019 (Festival du film et forum international sur les droits humains, 8-17 mars 2019) de Genève.

Actuellement en salle, il en est à 50’000 spectateurs, ce qui est énorme pour un documentaire, qui connaît en moyenne 2000 spectateurs. Partout où il est présenté, il y a une standing ovation au moment du générique. Le film, co-produit par la RTS, est un plaidoyer-documentaire sur la libération sexuelle des femmes au 21e siècle. Les structures patriarcales millénaires sont remises en question, ainsi que la culture du porno.
On suit cinq femmes exceptionnelles autour du monde. Leyla Hussein, Somalienne vivant à Londres, excisée à 7 ans, malgré un milieu familial plutôt éclairé, devenue psychothérapeute et conférencière. Elle est protégée par la police à cause des menaces de mort quotidiennes qu’elle reçoit, principalement sur les réseaux sociaux. L’Américaine Deborah Feldman, mariée de force, qui est devenue la paria de sa communauté après avoir rompu avec sa famille hassidique (le mouvement hassidique est une réaction contre le judaïsme «académique»).
La Suissesse Doris Wagner, une jeune nonne sortie de son silence pour dénoncer les viols dont elle a été victime au sein de l’église catholique. VithikaYadav, militante indienne, qui explique que le mot «amour» n’existe pas dans sa culture, et se bat contre l’esclavage et les mariages forcés. L’artiste japonaise Rokudenashiko, emprisonnée pour délit d’obscénité parce qu’elle a moulé sa propre vulve pour en faire un objet d’art, dans un pays où le mot «vagin» est tabou mais où l’on fête chaque année le pénis.

Briser des tabous

Chaque fois, il s’agit de briser des tabous, de s’affranchir des préjugés, de combattre les violences faites aux femmes, de conquérir le droit de disposer de son corps. Le film révèle des similitudes entre les différentes protagonistes et montre leur lutte pour une sexualité auto-déterminée. Il remet en question les structures patriarcales, légitimées par les écritures «saintes», qu’elles soient chrétiennes, juives, musulmanes, bouddhistes ou hindoues, ainsi que la pornographie contemporaine.

«Partout dans le monde, et sous des formes différentes, le corps des femmes et leur sexualité, continuent d’être contrôlés», dit la réalisatrice Barbara Miller. Son film commence par une série de pubs où des femmes dénudées, asservies, sont exhibées aux côtés d’hommes habillés pour vendre des produits de luxe. Selon la réalisatrice, ce type d’images relève de la même logique patriarcale que celle qui prévaut partout dans le monde: «Qu’on exhibe le corps ou qu’on le cache, il est toujours un objet qui doit satisfaire la sexualité des hommes».

Dieter Oßwald, dans le magazine de cinéma Programmkino, dénonce une structure de société à deux classes pour les hommes et les femmes, la ressemblance entre les fondamentalistes de l’Islam, du Judaïsme ou l’Église catholique a de quoi faire peur. Les histoires de ces cinq protagonistes sont révoltantes et encourageantes à la fois, car ces héroïnes ne renoncent pas à leur droit à l’autodétermination. Selon lui, ce film est un des documentaires importants de cette année cinématographique, qui devrait susciter l’intérêt du public.

On vous fait croire qu’il s’agit d’une fête

Leyla Hussein explique comment la pratique de l’excision se perpétue en Afrique, en Asie mais aussi en Europe, puisqu’il y aurait environ 137’000 cas par an en Angleterre. «On vous fait croire qu’il s’agit d’une fête. Vous portez une belle robe, recevez des cadeaux. Les autres enfants peuvent continuer à jouer avec vous. Ensuite, les femmes sont tenues de ne plus parler de ce qui est arrivé. Jamais.» Leyla a donc gardé le silence pendant de longues années, jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte et que le souvenir de son excision remonte à la surface sous forme de cauchemars. Elle en a alors parlé à sa doctoresse, qui lui a fait comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un rituel comme un autre, mais d’une intrusion inacceptable dans le corps d’une enfant.
Aujourd’hui, devenue activiste, elle parcourt le monde pour dénoncer la violence de cette pratique. Il lui arrive encore d’être menacée de mort mais estime que les choses vont dans le bon sens. Une scène du film la montre en train de faire une démonstration d’excision sur un vagin en pâte à modeler devant de jeunes garçons bouleversés de découvrir ce qu’on fait subir aux petites filles.

Autre exemple, Theresa May, première ministre du Royaume-Uni, annonce officiellement une journée dédiée aux mutilations génitales, alors qu’il y a encore quatre ans, Leyla et d’autres femmes devaient s’habiller en vagin pour attirer l’attention des politiques. «J’ai accepté de participer au film de Barbara parce qu’elle ne stigmatise pas une population précise mais témoigne que l’oppression sexuelle est un phénomène mondial, une composante du système patriarcal».

Le documentaire montre en effet que si les cinq plus grandes religions du monde sont misogynes, qu’elles diabolisent le corps des femmes pour les rendre inférieures, les sociétés dont l’influence religieuse s’est réduite, n’en sont pas moins violentes. «La pornographie mainstream dépeint les femmes en objets disponibles, sans droit à l’autodétermination.» relève Barbara Miller, qui ajoute, au sujet du tournage: «Comme je suis une femme et qu’à la caméra, il y en avait une autre, les hommes nous pensaient peu professionnelles, donc inoffensives. C’est ainsi qu’on a pu mener notre enquête.» Cette remarque en dit long sur le sexisme qui persiste dans ce milieu, 18 mois après le séisme de l’affaire Weinstein.

Deux autres films de femmes ont été salués durant le FIFDH: Delphine et Carole, insoumuses de Callisto Mc Nulty, un documentaire franco-suisse sur le féminisme, a décroché le Grand Prix dans sa catégorie. Il raconte la lutte de deux cinéastes féministes, Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos, dans les années 70. On Her Shoulders, d’Alexandria Bombach, obtient le prix Gilda Vieira. La réalisatrice met en lumière le courage de Nadia Murad, une Yézidi de 23 ans, qui a été esclave sexuelle auprès de l’Etat islamique.

Quand les femmes tiennent la caméra, elles montrent l’autre moitié du monde, généralement laissée dans l’ombre, l’autre moitié de l’humanité et les innombrables violences auxquelles la soumet le patriarcat. En espérant que les choses s’améliorent…