«L’Europe peut être autre chose que cette machine à pourrir la vie»

Elections européennes • A deux mois du scrutin, la tête de liste communiste, Ian Brossat, se bat pour que le débat public ne soit pas confisqué par le duo Macron-Le Pen en France. Entretien, (Par Maud Vergnol, paru dans L’Humanité)

Ian Brossat défend une Europe des gens, pas de l’argent. (Ismaelelhajri)

Le chef de l’État tente d’enfermer le débat dans un duel avec Marine Le Pen. Comment en sortir?

Ian Brossat Toute sa stratégie est là. Lui ou Le Pen. Les libéraux ou les fachos. Les libéraux ou le chaos. Comme si les libéraux n’étaient pour rien dans le chaos actuel. Comme si l’Europe libérale et ses 86 millions de pauvres n’étaient pas à l’origine de la poussée nationaliste qui menace notre continent. Le rêve de Macron, c’est un «mano a mano» avec l’extrême droite. Ce scénario est périlleux. Car il revient à jeter dans les bras de l’extrême droite tous ceux qui refusent les politiques libérales. Il faut donc déjouer ce piège en menant une opération vérité sur ce qu’est réellement l’extrême droite. Elle n’est pas favorable à la hausse du Smic et des salaires. Pas davantage au rétablissement de l’ISF. Mme Le Pen a dit d’ailleurs qu’elle souhaitait exclure du calcul de l’ISF la résidence principale. Sans doute parce que la châtelaine de Montretout se sent elle-même concernée.
Au Parlement européen, les députés du Rassemblement national n’ont rien fait pour défendre les droits sociaux. Ils ont voté la directive sur le secret des affaires, qui protège les grosses multinationales contre les investigations des journalistes sur l’évasion fiscale. Quant à ses alliés en Europe, que font-ils? En Autriche, ils ont mis en place la semaine de 60 heures de travail! Voilà qui sont les vrais amis de Mme Le Pen. Dès lors, il ne sortirait rien de bon d’une élection qui se limiterait à un tel affrontement. Les Français comme les Européens méritent mieux que ça!

Le président de la République est déjà en campagne. Sa «lettre aux Européens» a été fraîchement accueillie dans l’UE. Comment jugez-vous son bilan sur les enjeux européens?

Emmanuel Macron vante désormais une «Europe qui protège», sans qu’on sache très bien s’il parle de l’Europe telle qu’elle est ou de l’Europe telle qu’il la souhaite. Une chose est sûre en tout cas: sur l’Europe, il a beaucoup parlé et très peu fait. Il a multiplié les grands discours. Cinq en tout. La grandiloquence des paroles contraste singulièrement avec la petitesse des actions concrètes. Son bilan a l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette. Le fameux «budget de la zone euro» tant vanté au mois de juin va se résumer à quelques dizaines de milliards d’euros, soit une somme dérisoire à une telle échelle.
Quant à sa «lettre aux citoyens d’Europe», elle est tellement truffée de contradictions qu’elle en devient risible. Comment prétend-il «protéger» en Europe après avoir tellement précarisé en France? Comment ose-t-il proposer une «préférence européenne» dans les marchés publics tout en signant à tire-larigot des traités de libre-échange qui déversent chez nous des produits low cost venus de l’autre bout du monde, exposant nos travailleurs à une concurrence sauvage et déloyale? Comment peut-il vanter une «Europe indépendante » tout en réaffirmant dans le même texte la soumission de la France à l’Otan, c’est-à-dire aux États-Unis de Trump? Quelle farce! Ce n’est pas une lettre, c’est une blague Carambar.

Brexit, poussée des nationalismes… En quoi ce scrutin, qui enregistre des records d’abstention, est-il pourtant décisif?

Parce que le contexte est inédit. Inédit en France, avec une montée de la colère partout. Inédit en Europe, car c’est l’existence même de l’Union européenne qui est en jeu. À force de se servir de l’Europe pour imposer partout des politiques de régression sociale, les libéraux ont fini par dégoûter les Européens de l’Europe. Si l’Europe, c’est la loi du fric et son cortège de malheurs – les délocalisations, le travail détaché, les services publics qu’on privatise pour les livrer aux marchands –, qui peut encore vouloir de l’Europe? Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que les nationalismes progressent. Tout l’enjeu est de faire la démonstration que l’Europe pourrait être autre chose que cette machine à nous pourrir la vie. D’autant que, sur beaucoup de sujets, nous aurions besoin de batailler à une échelle plus grande que la seule échelle nationale. Face aux multinationales qui pratiquent l’évasion fiscale, nous aurions besoin d’Europe. Face au défi climatique, nous aurions besoin d’Europe. Face à la crise de l’accueil des réfugiés, nous aurions besoin d’Europe. La sortie des traités budgétaires est au cœur des désaccords à gauche.

Comment le PCF s’y prendrait-il pour rompre avec ces traités d’austérité sans quitter l’UE?

Ces traités sont mauvais. Ils nous plombent, en France comme en Europe. Ils sacrifient tout sur l’autel de deux dogmes intouchables: l’austérité, avec cette règle absurde des 3% de déficit public qu’il serait interdit de dépasser, et la «concurrence libre et non faussée». Tous les gouvernements qui se sont soumis à ces règles ont failli. Il faut donc s’en affranchir. C’est d’ailleurs la voie empruntée par le Portugal. Ils ont rompu avec l’austérité. L’Union européenne leur a tapé sur les doigts. Ils ont poursuivi leur politique malgré tout. Ils n’ont pas quitté l’UE pour autant. Et ça marche. Voilà la voie à suivre.