Photographe de l’ombre révélée à la lumière

Livre • Avec talent et empathie, l’écrivaine Gaëlle Josse retrace la vie de Vivian Maier, née à New-York le 1er février 1926 et décédée à Chicago à l’âge de 83 ans. Parfaite inconnue de son vivant, elle deviendra célèbre grâce à ses photographies découvertes après sa mort.

Scènes de rue à New York, la ville de l’artiste autodidacte, qui accède aujourd’hui à la reconnaissance. (Vivian Maier)

En décembre 2008, dans un parc de Chicago, une vieille femme tombe sur le verglas. C’est Vivian Meier. Elle a quatre-vingt-trois ans. Elle vit depuis des années dans l’indigence et présente des troubles mentaux. Elle mourra quelques mois plus tard, le 26 avril 2009, dans une maison de repos. C’est une parfaite inconnue. Nul ne soupçonne qu’elle fut une grande photographe. Elle a déposé ses caisses dans un garde-meubles dont elle a oublié l’adresse. Or deux ans plus tôt, en 2007, un jeune agent immobilier, John Maloof, les a achetées dans une vente aux enchères pour quatre cents dollars, sans savoir ce qu’elles contenaient.
Il découvre des masses de photos et de pellicules non développées. Il y a environ cent mille clichés! Maloof contacte des professionnels. Et c’est la révélation. Une exposition au Centre culturel de Chicago connaît un énorme succès. Puis le monde entier s’enflamme pour cette Viviane Meier, une simple bonne d’enfants, extraite du néant. Qu’a-t-elle donc photographié? Les Noirs, les Hispanos (en pleine ségrégation raciale), «les exclus, les marginaux, les abandonnés, les abîmés, les fracassés». Ces êtres un peu à l’image de sa vie. Elle réalise aussi d’innombrables autoportraits sans complaisance. Et Gaëlle Josse, avec recul mais aussi tendresse, nous raconte l’histoire de sa vie, sans cacher que celle-ci comporte des trous.

Un monde à la Zola

Son enfance se déroule dans un monde un peu à la Zola. Elle naît le 1er février 1926 à New York. En juin 1914, sa mère Maria Jaussaud a quitté sa vallée des Hautes-Alpes françaises et vient rejoindre sa propre mère Eugénie, «fille-mère» qui en 1901 a fui l’opprobre et gagné les Etats-Unis. Maria s’est mariée avec le dénommé Meier, mais le couple va mal: alcoolisme, violences. Qu’a subi Vivian dans son enfance? Nous ne le savons pas car elle est restée très secrète. Mais quelque chose pourrait expliquer sa silhouette asexuée, sa totale absence de coquetterie, son évitement des hommes, son rejet de la sexualité.
En 1943, Vivian a dix-sept ans, il lui faut gagner sa vie, comme vendeuse. La photo est déjà au cœur de sa vie. Elle possède un modeste Kodak qui la suit partout. En 1950, surprise, un domaine lui échoit en héritage dans les Hautes-Alpes. Elle va régler l’affaire en France, où elle semble connaître quelques mois de bonheur. En avril 1951, elle regagne les Etats-Unis. Elle peut s’offrir un Rolleiflex au format 6 x 6, un appareil de professionnel. Mais il lui faut travailler de nouveau. Elle deviendra gouvernante d’enfants, nanny, un statut social qui, dans les Etats-Unis de l’époque, n’est pas loin de celui de domestique.

En même temps, elle sillonne sans cesse les rues. «Son travail se focalise sur les visages, le portrait, et sur les exclus, les pauvres, les abandonnés du rêve américain, les travailleurs harassés, les infirmes, les femmes épuisées, les enfants mal débarbouillés, les sans domicile fixe», écrit Gaëlle Josse. Ses photographies ont donc un fort contenu social. Mais elle ne le montrera jamais à personne, et ne verra pas elle-même la plupart de ses photos! C’est une solitaire. Et elle a sa dignité: peut-être craint-elle d’être méprisée et rejetée par les milieux professionnels, un cercle assez fermé, elle une simple bonne d’enfants.

En 1956, elle quitte New York pour Chicago. Elle va travailler dix-sept ans pour la famille Gensburg, qui a trois fils. En 1959, pause et neuf mois de voyage autour du monde: elle visite les Caraïbes, le Yemen, l’Egypte, puis l’Asie, la Thaïlande, l’Inde. Elle fixe sur la pellicule des milliers de visages. Elle termine son périple par la France, découvre Paris, revient une dernière fois dans sa vallée des Hautes-Alpes. «J’ai fait des piles de photos! Quand je dis des piles, c’est vraiment des piles, et je pense qu’elles sont vraiment pas mal», dira-t-elle. Car elle a une conscience affirmée de la valeur de son travail.

Chemin vers la folie

Puis vient le temps du délitement. En 1972, elle doit quitter la famille Gensburg, dont les enfants sont grands. Elle va continuer son travail de gouvernante auprès d’autres familles, jusqu’en 1980. Commence alors une lente descente, son équilibre mental semble vaciller. Comme avant elle Camille Claudel et la peintre Séraphine, domestique et peintre autodidacte (qui est morte de faim dans un asile pendant l’Occupation), elle va s’enfoncer dans la folie. Elle tombe dans la misère, dont la tirent les fils Gensburg, par reconnaissance. Jusqu’à sa mort dans l’incognito absolu. Comme l’écrit avec émotion Gaëlle Josse, «elle est de la famille des perdus, des perdants, des abandonnés. Une effacée magnifique.» Elle gagnera cependant une célébrité posthume comme photographe, à l’égal des plus grands.

 

Gaëlle Josse, Une femme en contre-jour, éd. Noir sur Blanc, 2019 (coll. Notabilia), 154 p.

On peut voir un choix de ses photos sur le site www.vivianmeier.com