Quelques réflexions sur les Gilets jaunes

Analyse • L’existence et les manifestations des Gilets jaunes questionnent le monde politique et le gouvernement français. Un nouveau membre du POP neuchâtelois souhaite connaître l’appréciation que notre parti porte sur ce mouvement populaire. Le comité cantonal a demandé à Nago Humbert, membre du comité cantonal, de donner son appréciation sur les Gilets jaunes.

«Toute forme de mépris, si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme». Albert Camus (L’homme révolté, 1951)

La première interrogation qui nous interpelle, et qui doit donner du sens à notre réflexion, est de tenter de comprendre ce mouvement spontané, au départ non encadré par des structures politiques ou syndicales et qui regroupe, non pas un groupe social bien défini (on est loin de la lutte des classes), mais une multitude d’êtres humains dans leur diversité professionnelle (ouvriers, chômeurs, artisans, petits patrons, infirmières libérales….), leur statut personnel (jeune, personne âgée, marié, célibataire, maman seule…) ou culturel.

Déclenché par une augmentation des taxes sur le diesel, ce mouvement a vite mis en avant d’autres revendications dont la principale était «on veut être entendu, car nous avons l’impression d’être transparents». Pour résumer succinctement: «On veut vivre décemment sans être toujours ignorés par ceux qui nous gouvernent». En fait, une réponse au Président de la République qui avait déclaré: «Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien». C’est un peu la révolte de ceux qui ne sont «rien» contre le mépris de ceux qui ont «réussi».

Et c’est alors que nous avons découvert l’immense fossé entre un gouvernement quasi autistique et une population, notamment des arrières pays (comme s’il y avait des avants pays), oubliée de la République et dont les revendications ont vite démontré une soif de vivre dans la dignité face un gouvernement ressenti par les manifestants comme une élite parisienne qui gère le pays comme une startup (pour parler franglais) et qui protège les privilèges des plus riches, dont le symbole est la suppression de l’ISF.

Ces manifestants nous ont ouvert les yeux sur un pays sinistré de ses services publics, après 30 ans de compression budgétaire, des différents gouvernements qui se sont succédé à la tête de la France: écoles (selon l’INSEE 17’000 écoles ont fermé depuis 1980), bureaux de poste, hôpitaux de proximité, maternités, petites lignes ferroviaires… qui ont entraîné la fermeture des petits commerces tels que boulangeries, épiceries, cafés du village et, par conséquent, des ruptures en chaîne du lien social et communautaire.

La récupération

Ces manifestants spontanéistes sont-ils la conséquence du mirage macronien qui promettait un dépassement des partis traditionnels et des partenaires sociaux tels que les syndicats, en se passant des corps intermédiaires pour réformer la France?

Sont-ils manipulés par l’extrême droite? Au vu de certains slogans malodorants, racistes ou antisémites, une certaine frange est non seulement inspirée par elle, mais certainement qu’elle y adhère. Certains ont même appelé à nommer un général à la tête du gouvernement!

Le paradoxe de ce constat est qu’il arrange autant le gouvernement qu’une certaine gauche «bien élevée» (celle qu’on nomme de gouvernement!) qui utilise cet argument pour condamner les Gilets jaunes, en tant qu’entité uniforme. «En plus ils sont vulgaires et ils roulent au diesel» m’a soufflé une camarade socialiste. En fait, «des espèces de «beaufs» conservateurs qui refusent le progrès!».

La violence

Les images de violence, de pillages, d’incendies, d’agressions y compris sur les forces de l’ordre provoquées lors des manifestations par des groupes non identifiés me sont insupportables et je les condamne sans aucune ambiguïté, non seulement parce qu’elles desservent la cause des manifestants et sont utilisées par les belles âmes des élites françaises pour criminaliser le mouvement, mais aussi par conviction éthique.

D’ailleurs qui sont les membres de ce fameux black bloc? D’après Paolo Stuppia, sociologue à l’université de Nanterre: «Les blacks blocs ne sont pas une seule et même unité. Il y a beaucoup de profils différents. Tout se joue au niveau des individus et leur identification lors de ces rassemblements est rendue très difficile du fait que tous sont habillés en noir et dissimulent leur visage».

Même si a priori ils s’attaquent à des symboles du capitalisme comme le Fouquet’s ou des boutiques de luxe de la «plus belle avenue du monde», j’ai quelques doutes sur les motivations profondes et stratégiques de ce groupe qui finalement a pour conséquence une baisse de popularité du mouvement des Gilets jaunes dans la population française et la justification d’une violence d’Etat disproportionnée menée par les forces de l’ordre contre les manifestants.

Les autres violences

Mais je condamne aussi les violences qui sont certainement en partie à la base des manifestations des Gilets jaune. Elles ne brûlent pas sur les Champs-Elysées devant les caméras des télévisions et sont induites par le système néolibéral:
6 millions de chômeurs (1)
9 millions de personnes vivant en dessous de seuil de pauvreté (2)
4 millions de mal logés, 140’000 SDF selon la fondation de l’Abbé Pierre (3)
2 millions de personnes qui reçoivent de l’aide alimentaire dont 70% de femmes (4)
L’épuisement professionnel dans les services de santé, conséquence des coupes budgétaires
Sans parler de la destruction de notre environnement pour accumuler toujours plus de profit.

Pour conclure, je dirais que les manifestations des Gilets jaunes sont aussi l’expression de l’échec des partis de gauche qui se sont éloignés des préoccupations des populations les plus vulnérables quand ces dernières cherchaient désespérément des porte-voix pour se faire entendre dans les sphères de la politique nationale.

 

(1) Catégories A, B, C, D et E confondues, voir Pôle emploi, «Demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi au 4e trimestre 2018», janvier 2019.
(2) Institut national de la statistique et études économiques, «Les revenus et le patrimoine des ménages», Edition 2018.
(3) Institut national de la statistique et des études économiques, «Le parc de logements en France au 1er janvier 2018», 2 octobre 2018.
(4) Banques alimentaires, «Rapport d’activité 2017».