«Amitié!», avec le salut des Avants-Coureurs

Histoire • 1929-2019: il y a 90 ans étaient fondés les Avant-Coureurs lausannois, groupe d’éclaireurs ouvriers.

Les Avant-Coureurs avaient leur propre journal et disposaient d’une rubrique dans «Le Droit du Peuple». (PJt)

Le 6 juillet 1929, le Dr Maurice Jeanneret-Minkine (1886-1953), alors président du Parti socialiste lausannois et leader de son aile gauche, fonda un groupe d’éclaireurs ouvriers, les Avant-Coureurs. Il les dota d’une loi et d’un chant: Des bords du lac à ceux de la Paudèze. C’est là, sur la commune de Pully, qu’il mit à disposition un terrain: environ 7000 m2 de forêts sur les rives escarpées d’une rivière à l’époque idyllique, bondissant en cascades et où l’on pouvait se baigner. Des ouvriers, pères d’A-C, y construisirent la cabane des Boverattes.

Elle a vu défiler des centaines d’enfants de travailleurs, avec son dortoir de 25 places, sa salle de réunion dont les parois étaient décorées par les portraits de grandes figures du socialisme: Karl Marx, Jules Guesde, Léon Nicole, Koloman Wallisch (le martyre de Vienne-la-Rouge; ceux des édiles socialistes lausannois de la Municipalité rouge 1934-1937: Arthur Maret, Eugène Masson, Marius Weiss. C’est à Lausanne que les éclaireurs ouvriers prirent pour la première fois le nom d’Avant-Coureurs. Puis des sections se créèrent à travers toute la Suisse romande. Mais cette fondation locale n’était pas un cas isolé. Elle s’inscrivait dans le grand mouvement international d’éducation ouvrière.

Le mouvement international des Faucons Rouges

L’industrialisation et la prolétarisation au XIXe siècle avaient arraché à la campagne des millions d’enfants et les avaient jetés dans les rues des tristes faubourgs populaires. Dès 1908, le syndicaliste autrichien Anton Afritsch (1873-1924) créa le premier groupe d’enfants ouvriers. En 1925 naquirent les Faucons Rouges (Rote Falken): ils se voulaient à l’image de l’oiseau libre et fier qui leur servait d’emblème. Les promoteurs du mouvement, dont l’Autrichien Anton Tesarek, avaient compris que l’éducation revêt toujours un caractère politique: «ou l’enfant est élevé par les forces réactionnaires, ou bien il est socialisé par notre exemple, par nos idées pédagogiques (…) L’éducation socialiste constitue donc une nécessité absolue pour l’émancipation de la classe ouvrière.»

A côté du Parti socialiste, des syndicats et des coopératives, les Faucons Rouges vont donc constituer un élément de la contre-culture que s’est forgée la classe ouvrière, avec des organisations sportives ou culturelles. Le mouvement était très fort en Allemagne et en Autriche, avant sa destruction par les nazis.

Des camps internationaux, les «République», réunissaient les Faucons Rouges de l’Europe entière. Ils pratiquaient la mixité, alors considérée comme subversive (elle fut introduite en 1987 seulement chez les scouts). Divisés en «communes» autogérées, les camps se voulaient aussi une initiation à la vie démocratique. Les Faucons Rouges avaient leur rituel: après le lever du drapeau (rouge), on entonnait des chants révolutionnaires ou ouvriers: L’Internationale, Bandiera Rossa, Brisons nos chaînes, etc.
De partout fusaient les joyeux «Amitié!», «Freundschaft!», qui avaient remplacé le «Bonjour» traditionnel. Des «chœurs parlés» prolétariens (s’inspirant du chœur dans la tragédie grecque classique, expression même des citoyens), des chants, des conférences clamaient le refus de la guerre et du fascisme menaçant. On pratiquait aussi des «enquêtes» sociales. En 1933 par exemple, les participants au camp de Nieuport, en Belgique, allèrent visiter le site d’Ypres, où avaient été utilisés pour la première fois, en 1915, les gaz de combat (l’ypérite), de sinistre réputation.

Organisation, structures et programme

Légalement, les Avant-Coureurs et Faucons Rouges faisaient partie de LASKO (Landesverband Schweizerischer Kinderfreunde Organisationen). Ils avaient leurs journaux, comme Heio en allemand ou L’Avant-Coureur. Ils disposaient d’une rubrique dans Le Droit du Peuple: Géo Würgler fut à Lausanne l’infatigable rédacteur du «Coin des jeunes». En 1936, LASKO rassemblait 1677 enfants. Les sections les plus dynamiques étaient celles de Zurich et de Berne, où Anny Klawa-Morf, une militante socialiste qui avait connu Lénine, se dépensa sans compter pour l’enfance ouvrière. Les Avant-Coureurs étaient aussi bien représentés à Genève, Bienne, La Chaux-de-Fonds, Winterthour et dans toutes les villes à forte concentration industrielle.

Les A-C portaient un uniforme: culotte ou jupe courte pour les filles, appelées les Hirondelles, chemise bleue, foulard rouge. Ils défilaient fièrement dans les cortèges du 1er Mai. Il est impossible de nommer ici tous les bénévoles qui portèrent le mouvement lausannois à bout de bras: Eva Croset (Cendrillon), Marc Gilliard (Tarzan), les Schopfer, Girard, Gysin… Après la guerre, les popistes Maurice Karlen (Pinocchio) et Maurice Mingard dirigèrent le mouvement avec un immense dévouement. Les Escouades portaient les noms de Lénine, Karl Marx, Aloys Fauquez, celui du pédagogue anarchiste Fransisco Ferrer fusillé à Barcelone en 1909. A Renens, il y eut les Escouades Charles Naine, Jean Jaurès, Auguste Forel, Giacomo Matteotti (le leader socialiste italien lâchement assassiné par les fascistes en 1924). Quant aux filles, elles se rassemblaient sous la bannière de Louise Michel, la «Vierge rouge» de la Commune de Paris.

Et les scouts?

Les rapports avec les «Eclais» étaient ambigus. Les pères du mouvement des Faucons Rouges admiraient le génie pédagogique de Baden-Powell (1857-1941), le célèbre fondateur du scoutisme. Ils reprirent une série d’activités et de principes typiquement scouts: vie en plein air, camping, lutte contre le tabac et l’alcool, étude du morse ou des nœuds, jeux de piste, secourisme, etc. Mais ils critiquaient «l’idéologie réactionnaire, confessionnelle et paramilitaire», le patriotisme souvent chauvin dont le mouvement scout «bourgeois» témoignait à l’époque. Il a beaucoup changé, surtout à partir de Mai 68.

Les A-C, eux, se voulaient un mouvement prolétarien, internationaliste et pacifiste, préparant la société collectiviste qui ne manquerait pas de naître demain. On apprenait à travailler en groupe, à vivre dans l’égalité. Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement s’inspira plus directement des théories pédagogiques modernes élaborées par Claparède et l’instituteur français Célestin Freinet.

Est-il besoin de dire qu’Avant-Coureurs et Faucons-Rouges s’attirèrent la haine des milieux les plus réactionnaires?… Mais il serait faux de croire que les A-C étaient soumis à un endoctrinement systématique, à l’image des Pionniers en Union soviétique. Les responsables voulaient, en priorité, offrir aux enfants des travailleurs des loisirs sains et le grand air dont ils avaient un urgent besoin. On a quelque peine aujourd’hui à imaginer la détresse physique et morale – taudis, malnutrition, découragement, angoisse du chômage – que connaissaient bien des familles ouvrières pendant la Crise économique des années trente.

Au temps de la guerre froide

L’exclusion de Léon Nicole (1939) avait amené la scission du mouvement ouvrier dans les cantons de Genève et Vaud. En 1945, les A-C se retrouvèrent plutôt du côté du POP/PdT nouvellement fondé, au contraire des Rote Falken alémaniques, restés dans le giron du Parti socialiste. Les A-C romands furent actifs dans des organisations jugées «cryptocommunistes» (Mouvement des Partisans de la Paix, Appel de Stockholm contre la bombe atomique). Ils lièrent des contacts avec les Pionniers d’Europe de l’Est.

Mais les responsables lausannois se refusèrent toujours au sectarisme: ils voulaient que le mouvement continue de rassembler les enfants des travailleurs, quelle que fût l’orientation politique de leurs parents. Après 1956, les A-C connurent un lent et inexorable déclin, dû à des facteurs multiples: le mieux-être de la classe ouvrière et la dépolitisation qui l’accompagna, la vogue de nouveaux loisirs comme la TV, la difficulté à recruter des jeunes désireux de s’engager, etc.
En 1980, les A-C lausannois, faute de relève, ont dû suspendre leurs activités. Le mouvement a fini par succomber à une évolution générale de la société. Après sa dissolution, la cabane des Boverattes fut rachetée par une association réunissant des immigrés venus du Nord-Est de l’Italie, Pal Friul.

Un bilan

Pour beaucoup d’enfants, le mouvement des éclaireurs ouvriers fut un véritable rayon de soleil dans les années grises de la Grande Dépression. Des dizaines de gosses vécurent, aux Boverattes ou dans les camps alpins, leurs premières vraies vacances, certes assez spartiates. Grâce aux Avant-Coureurs, de jeunes apprentis, des étudiants apprirent à assumer des responsabilités. Certains d’entre eux deviendront des figures connues de la gauche.
Enfin, l’histoire des A-C porte témoignage d’une époque où a prospéré une véritable vie associative ouvrière, à la fois politique, syndicale, sportive, éducative et culturelle. Où la Coopé, le mouvement de jeunesse, les gymnastes SATUS et le Parti formaient un tout, communiant dans les grandes cérémonies du 1er Mai. A Lausanne comme dans toute l’Europe, Avant-Coureurs et Faucons Rouges furent un élément non négligeable de la culture prolétarienne.