Etre femme et paysanne, une gageure

Agriculture • Dans notre pays, trois femmes de paysans sur quatre n’ont pas de salaire. Analyse des enjeux avec Michelle Zufferey, secrétaire du syndicat Uniterre. (Par Paris Kyritsis)

Dans la Suisse de 2019, les femmes représentent 36% de la main-d’œuvre agricole. Or, trois paysannes sur quatre ne sont pas rémunérées pour leur travail et ne cotisent donc pas pour l’AVS selon les chiffres de l’Union suisse des paysannes et des femmes rurales (USPF). A l’heure de la retraite, nombreuses sont donc celles qui doivent se contenter du minimum de base pour vivre. Cette situation peut s’avérer très problématique, notamment en cas de divorce, d’invalidité ou encore en cas de maternité.

Michelle Zufferey, secrétaire du syndicat paysan Uniterre, juge cette situation préoccupante et précise qu’elle s’inscrit dans un contexte plus général: «Le nombre de femmes non déclarées dans le domaine de l’agriculture est impressionnant en Suisse, mais cela est le cas plus généralement dans toutes les PME, où les travaux de secrétariat par exemple ne sont pas pris en compte». Selon elle, des améliorations sont nécessaires afin que le travail des femmes et des hommes soit reconnu et déclaré, car elles-ils contribuent, de manière décisive, au bon fonctionnement de l’entreprise agricole.

Avancées dans la politique agricole 2022

Dans son rapport pour la politique agricole 2022, sorti en novembre, le Conseil fédéral se montre préoccupé de cette situation et souhaite augmenter le nombre de femmes déclarées à l’AVS. Cette volonté est saluée par Uniterre. «Cela n’est pas allé de soi, mais découle certainement du travail de sensibilisation mené depuis une dizaine d’années par des organisations comme l’USPF ou Agridea (centre de vulgarisation agricole)» selon Michelle Zufferey.

Le Conseil fédéral propose aussi que les paiements directs soient liés au versement de prestations sociales, ce qui ne serait pas idéal selon elle: «Ces paiements sont liés à des prestations que fournissent les paysans en termes de paysage, de protection de la nature et de bien-être animal. Il faut que cela reste le cas. La rémunération des femmes devrait devenir obligatoire, mais elle ne devrait pas être liée aux paiements directs, car cela fonctionnerait comme une punition pour les exploitations agricoles dans un contexte déjà difficile», explique Michelle Zufferey.

Selon la secrétaire d’Uniterre, il faudrait aussi faire un travail de sensibilisation auprès des femmes afin qu’elles revendiquent leurs droits. Cela doit passer par les écoles d’agriculture, mais également par une sensibilisation des conseillers agricoles et les fiduciaires. Amener le sujet lors des remises d’exploitations devrait, par exemple, faire partie de leurs responsabilités. Car à l’heure actuelle, les femmes sont perdantes dans la majorité des cas.

Contrer la pression sur les prix

Selon Michelle Zufferey, cette problématique de la rémunération juste des agricultrices s’ancre dans un contexte plus large de forte pression sur les prix des produits agricoles. Afin de lutter contre ce phénomène, qui précarise de nombreux paysans, il s’agirait d’agir à une échelle plus large, celle de la filière agricole dans son ensemble.

Dans les nombreuses analyses que réalise Uniterre, il ressort que la pression sur les prix a trois causes principales. En premier lieu, la volonté de produire toujours plus, en parallèle au phénomène de concentration des exploitations met les paysans sous pression. Or, selon Uniterre il y a de la place en Suisse pour davantage de petites exploitations qui offriraient plus de places de travail correctement rémunérées.

Ensuite, les traités de libre-échange entraînent des effets potentiellement dangereux. «Ces traités devraient être ratifiés que si des analyses approfondies de leurs conséquences économiques, sociales et environnementales sont menées en amont», considère Michelle Zufferey.

Finalement, l’omnipotence des multinationales de l’agroalimentaire accentue le rapport de force en leur faveur au détriment des producteurs. C’est pour cette raison qu’Uniterre soutient fortement l’initiative pour des multinationales responsables, qui permettra également d’améliorer la situation des producteurs en Suisse.

La nécessité d’une souveraineté alimentaire

L’initiative pour une souveraineté alimentaire lancée par Uniterre et refusée par le peuple en 2018 visait précisément à agir sur ces trois causes afin d’alléger la pression sur les prix. «En assurant une meilleure maîtrise de la filière agricole, de la production à la commercialisation, on offre aux producteurs une meilleure rétribution» explique Michelle Zufferey. Elle ajoute que, au-delà des aspects techniques, le concept de souveraineté alimentaire mettant en avant l’équité et le respect de l’autre, une juste rémunération des paysannes viendrait donc de soi dans ce contexte.

Si la souveraineté alimentaire a été refusée au niveau Suisse, elle a été très bien accueillie dans les cantons romands, avec 57% de oui dans le canton de Vaud notamment. C’est pourquoi, afin de répondre tant aux enjeux agricoles qu’à ceux liés à la rémunération des paysannes, le POP Vaud souhaite prolonger le débat et milite pour une souveraineté alimentaire au niveau régional ou cantonal. Les contours d’une telle initiative restent à déterminer, mais la réflexion est actuellement en cours.

Michelle Zufferey souhaite que la Grève féministe et des femmes du 14 juin permette de mettre en avant cette problématique: «J’espère que les femmes paysannes iront dans la rue le 14 juin pour montrer leur solidarité avec les autres femmes de Suisse, d’Europe et du monde. Pour montrer qu’elles font un travail essentiel et qu’elles ont un rôle déterminant dans l’agriculture.»