«Il n’y a pas de problème Rom, mais de racisme»

Vaud • La Journée internationale des Roms a été commémorée à Lausanne le 8 avril. Véra Tchérémissinoff, présidente d’Opre Rrom, revient sur leur situation après l’interdiction vaudoise de la mendicité.

Tout comme Vaud, Genève a interdit aussi la mendicité, ce qui pénalise encore plus la population précarisée des Roms. (Schnäggli)

Plusieurs associations de soutien ont commémoré à Lausanne, le 8 avril, la journée internationale des Roms. Des représentants d’Opre Rrom, association lausannoise d’action et de solidarité avec les Roms, du mouvement oecuménique chrétien Sant’Egidio, de l’Armée du Salut et de Point d’appui, lieu d’accueil des Eglises réformée et catholique pour les personnes migrantes, ont évoqué les conséquences de l’entrée en vigueur de l’interdiction de la mendicité dans le canton de Vaud, le 1er novembre 2018, sur les conditions de vie des familles Rom. Entretien avec Véra Tchérémissinoff, présidente d’Opre Rrom.

Qu’est-ce qu’on fêtait exactement le 8 avril?

Véra Tchérémissinoff Il s’agit d’une fête et d’une commémoration. En 1971, des organisations rom, qui s’appelaient encore «tsiganes», se sont réunies et ont mis leurs forces en commun afin de faire connaître leur situation et exiger que leurs droits soient respectés. Les Roms ne demandaient pas des droits spécifiques, mais simplement de ne plus être considérés comme des citoyens de seconde – voire troisième – zone. C’est une question de respect des droits de l’Homme. Il a donc été décidé au niveau européen que ce serait la journée internationale des Roms.

Dans son ouvrage «Romophobie: la dernière forme acceptable de racisme», Aidan McGarry tente de comprendre pourquoi, depuis leur arrivée en Europe au XIVe siècle en provenance d’Inde, les Roms ont été systématiquement exclus et discriminés. Il démontre également la résurgence de cette tsiganophobie, comme par exemple en Italie, où Matteo Salvini a appelé au profilage ethnique des Roms, mais aussi en Hongrie, en Roumanie, en Slovaquie et un peu partout en Europe centrale. Les vieux clichés ont la vie dure. Fin mars, les réseaux sociaux ont relayé des rumeurs infondées de kidnapping d’enfants par des Roms dans la région parisienne. Des dizaines de personnes ont participé à des expéditions punitives et de nombreux Roms ont été passés à tabac.

Avec les associations genevoise Mesemrom et parisienne Rom Réussite, nous avons d’ailleurs lancé une pétition afin de rappeler les conventions internationales et protéger les Roms.

L’interdiction de la mendicité est entrée en vigueur le 1er novembre dans le canton de Vaud. Quelles ont été les conséquences principales sur les conditions de vie des familles Rom?

Cette interdiction de la mendicité ciblait la population Rom. Depuis lors, la Police du commerce a resserré les autorisations pour les activités de rue au nom de la «mendicité déguisée». Par exemple, je connais une dame qui bénéficiait d’une autorisation pour vendre des fleurs artisanales et à qui on l’a retirée pour ce prétexte. D’autres stratégies policières sont également mises sur pied pour leur faire peur. Quand la police ne réussit pas à les prendre en flagrant délit, des agents leur disent qu’ils n’ont pas les moyens de vivre ici, leur demandent où ils dorment, ce qu’ils mangent. Et que s’ils ne partent pas, ils seront arrêtés et emmenés en prison.

Quatre personnes ont trouvé un travail stable et sont au bénéfice d’un permis B. L’organisation Terremploi de Prométerre, qui fait l’interface entre travailleurs et paysans, nous aide beaucoup pour trouver des emplois dans l’agriculture.

Les autres sont en attente d’une solution et vivent dans les abris d’urgence. Cette interdiction les a beaucoup déboussolés. En effet, ils bénéficiaient souvent d’un petit réseau d’entraide parmi la population lausannoise et leurs enfants pouvaient aller à l’école. Ce qui n’est plus le cas actuellement.

Pouvez-vous nous parler du programme de scolarisation des enfants Roms auquel Opre Rrom avait participé?

Tout d’abord, je tiens à dire qu’il est totalement faux de penser que les Roms ne veulent pas que leurs enfants aillent à l’école. Avec Sant’Egidio et Point d’appui, nous avons réussi à organiser la scolarisation de 18 enfants roms au total sur quatre ans. Mais la Ville de Lausanne ne s’est jamais engagée à trouver des logements pour leurs familles. Les enfants habitaient donc dans les abris d’urgence et la scolarisation était très dure. Aujourd’hui, avec l’interdiction de la mendicité, les parents ne peuvent même plus récolter les cinq francs nécessaires pour payer une nuit en abri d’urgence, et les cinq enfants scolarisés au moment de l’entrée en vigueur de l’interdiction ont dû quitter l’école.

Il n’y a plus qu’une petite fille qui est scolarisée à Lausanne, car elle est hébergée par une famille suisse. Et ça se passe très bien, elle a de très bons résultats et elle adore l’école! C’est pour cette raison que notre demande reste toujours l’obtention d’un hébergement pour les deux familles qui sont encore sur place avec des enfants.

Beaucoup de familles sont également parties à l’étranger?

Oui, et notamment deux d’entre elles vers la France, avec des enfants qui étaient justement scolarisés à Lausanne. A ce propos, j’aimerais revenir sur plusieurs propos du Municipal Oscar Tosato que je n’ai pas appréciés, entendus lundi dans le cadre d’une interview diffusée par la chaîne régionale La Télé.

Tout d’abord, il a prétendu qu’il s’agissait de familles qui venaient de France et qui étaient retournées dans leur pays. C’est totalement faux! Ce sont des familles qui viennent de Roumanie et qui cherchent leur chance en Europe. Donc pour le moment ils sont effectivement en France, mais partiront ensuite vraisemblablement vers l’Allemagne, l’Italie, etc. Ce sont des familles en errance.

Il a également affirmé que la question des Roms doit d’abord se résoudre au niveau européen. A mon sens, c’est un dédouanement total des responsabilités au niveau local, cela n’a pas de sens. Le Conseil de l’Europe fait déjà énormément, notamment via un programme pour l’inclusion des populations Rom dans les pays membres. Mais on ne peut pas laisser dire que c’est l’Europe qui doit résoudre le problème. Chacun doit faire sa part.

Où en sont les discussions avec les autorités locales afin de trouver des solutions pour ces personnes?

Elles sont au point mort. Il n’y a jamais eu de volonté d’apporter une réponse politique. Lorsqu’Oscar Tosato a reconnu le droit des enfants roms d’aller à l’école, il n’a fait que reconnaître un droit. Mais il faut donner des moyens afin que ceux-ci se concrétisent. De la même manière, trouver un emploi pour les parents est pratiquement impossible car la plupart sont analphabètes et n’ont aucune formation. Donc il faudrait que les employeurs acceptent de les former. Et lorsqu’il n’y a pas de volonté politique, c’est très difficile.

C’est le constat que fait Liliana Hristache, la présidente rom de l’association parisienne Rom Réussite. Le projet qu’ils ont mis sur pied à Montreuil a été possible grâce au soutien de la maire Verte Dominique Voynet. Ils ont réussi à insérer une dizaine de familles roms, qui bénéficient aujourd’hui d’un appartement, d’un travail stable, et dont les enfants sont tous scolarisés. Les Roms étaient d’abord logés dans un campement informel. Ensuite, durant une phase transitoire de cinq à six mois, une aide était apportée aux parents afin qu’ils trouvent un travail. Ils étaient alors logés dans des mobil homes et leurs enfants étaient scolarisés. Ils étaient enfin inclus dans des appartements, avec un accompagnement à l’insertion.

Vous avez également monté le projet «Un futur au pays». Pouvez-vous nous en parler?

Nous sommes effectivement en train de le mettre en route. Il bénéficie d’une aide du canton et vise à soutenir des familles qui ont pratiqué la mendicité à Lausanne, mais qui ont peu de chances de trouver un emploi sur le marché du travail suisse, dans le cadre de leur retour en Roumanie. Nous travaillons en partenariat avec l’association rom CEDO, dans la région de Blaj en Roumanie.

Quelles actions continuez-vous de mener sur le terrain, à Lausanne?

Opre Rrom a engagé un médiateur rom, qui assure trois permanences par semaine à Lausanne, afin d’accompagner les Roms dans leurs recherches de travail. Il les aide à établir un CV ou les accompagne pour rencontrer les employeurs. Avec le soutien d’Opre Rrom, ce dernier a suivi le programme ROMED du Conseil de l’Europe, qui entre 2011 et 2016 a formé près de 1’500 médiateurs, dont plus d’une moitié de femmes roms, aujourd’hui actifs dans 22 pays.

Nous avons également un recours pendant à la Cour européenne des droits de l’Homme, déposé par huit mendiants suisses et roms, suite à son rejet en octobre dernier par le Tribunal fédéral. Celui-ci avait donné raison au Canton de Vaud, considérant que la tranquillité publique était plus importante que les droits fondamentaux des Roms.

Au fond, c’est la lutte contre le racisme qui constitue le cœur de notre travail. Je cite toujours une phrase, qui vient d’un Rom: «Il n’y a pas de problème Rom, il y a un problème de racisme».