L’État rouge du Kerala résiste au gouvernement Modi

Inde • Le gouvernement indien d’extrême droite tentera de remporter dès le 11 avril un second mandat après sa large victoire. Au Kerala, État fédéré du sud-ouest du pays, le parti communiste résiste en mobilisant la population. (Par Stephen Brigitta, paru dans Solidaire)

Au Kerala, le Centre des syndicats indiens (CITU) est l’un des fers de lance de la contestations sociale arborant fièrement la faucille et le marteau. (CITU)

Les 8 et 9 janvier, 200 millions d’Indiens – soit la moitié de la population active du pays – ont fait grève. Cette grève générale, qualifiée de plus grande grève de l’humanité, faisait partie du plan d’action politique de dix organisations syndicales nationales contre le gouvernement du Premier ministre, Narendra Modi, et son parti nationaliste hindou, le Bharatiya Janata Party (BJP). Après les grèves générales de 2015, de 2016 (auxquelles participaient déjà 180 millions de travailleurs) et de 2018, cette grève massive est la quatrième qu’à connu le pays en cinq ans.

Les syndicats adressent au gouvernement trois revendications: l’établissement d’un plan d’action pour lutter contre le ralentissement de la croissance de l’emploi, la reprise d’un programme en douze points contre la privatisation dans le pays et le retrait d’un amendement, adopté récemment, concernant la loi sur les syndicats.

Ce dernier prévoit que la reconnaissance statutaire des organisations syndicales relève des gouvernements régionaux ou nationaux – la reconnaissance des syndicats étant actuellement le fruit d’une concertation entre travailleurs et employeurs. Il ne fixe toutefois ni critère d’évaluation ni procédure de reconnaissance de l’action syndicale au niveau des entreprises. Cela implique que les syndicalistes peuvent être immédiatement licenciés lorsqu’ils mènent des actions sociales dans des entreprises. Les syndicats craignent que dans les faits, seul un syndicat national subsiste, c’est-à-dire celui du BJP et de son aile paramilitaire, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS).

Diviser pour régner

La privatisation mise en œuvre par Narendra Modi depuis son entrée en fonction en 2014 a encore exacerbé les inégalités. Si une petite partie de la population active a pu se hisser au rang des castes plus aisées, la majeure partie des travailleurs et des paysans a été supplantée par la concurrence des grandes entreprises nationales et internationales, tant dans les villes que dans les campagnes. De nombreux fonctionnaires perdent leur emploi suite à la réduction des effectifs décidée par l’État.

Le gouvernement Modi, plus encore que les gouvernements précédents, privilégie les entreprises, refuse de tenir compte des revendications syndicales ou de redistribuer les richesses. Pour atténuer la critique à l’égard de leur programme économique, le BJP et ses organisations connexes, comme le RSS, dressent la majorité hindoue contre la minorité musulmane.

Modi n’en est pas à son coup d’essai: en 2002, pour réprimer une rébellion sociale similaire dans l’État fédéré du Gujarat, lorsqu’il en était ministre-président, il a profité d’une catastrophe ferroviaire pour appeler à la violence contre les musulmans.

Modi use désormais de cette tactique au niveau national. Ainsi, depuis quelques années, une rumeur circule justifiant de combattre violemment les musulmans parce qu’ils veulent obliger les hindous à manger de la viande de bœuf. Depuis que Narendra Modi est au pouvoir, les actes de violence sont en forte augmentation en Inde.

Asterix et Obelix en Inde

Le Kerala est le seul État fédéré indien où la stratégie du «diviser pour régner» de Modi ne semble pas fonctionner. Cette situation est étroitement liée à l’histoire de la région, et particulièrement aux activités menées par le parti communiste indien, le CPI(M). Contre toute attente, les communistes ont remporté la première élection du Parlement fédéré, en 1957. Lors de la guerre froide, le président Nehru souhaitait surtout rester neutre; il créera d’ailleurs plus tard le Mouvement des non-alignés. Cependant, cédant aux forces pro-américaines de son gouvernement et à la pression de la CIA, il n’a pas reconnu le gouvernement démocratiquement élu de Kerala.

Depuis lors, les communistes ont conscience que s’ils ne bénéficient pas d’un large soutien au sein de la population, ils ne peuvent réellement exercer le pouvoir, même s’ils participent au gouvernement. C’est pourquoi le parti associe activement la population du Kerala à son projet politique. Il informe la population de ses actions et de ses plans à long terme et accueille un maximum de membres en son sein. Lorsqu’il siégeait au gouvernement fédéré, le parti insistait d’ailleurs sur le fait que la population devait continuer à mener des actions sociales, même si elles mettaient le gouvernement dans une position difficile. Cette approche a permis au CPI(M) de remporter de grandes victoires électorales.

Pour les élections qui se tiendront le 23 avril dans cette circonscription, le Kerala est à nouveau le théâtre d’une bataille politique acharnée entre, d’une part, le CPI(M) et ses alliés et, d’autre part, l’alliance BJP-RSS. Partout en Inde, le RSS et le BJP utilisent le nationalisme hindou pour justifier leur programme économique ultralibéral. Il n’y a qu’au Kerala qu’on cherche à trouver une alternative crédible pour consolider l’unité des travailleurs indiens. L’organisation syndicale du CPI(M), le Centre of Indian Trade Unions (CITU) joue dans ce cadre un rôle de premier plan. Elle mobilise les paysans de tout le pays pour participer à différentes marches vers Delhi. Elle associe la lutte paysanne et la lutte des classes, prégnante depuis longtemps en Inde, contre le gouvernement de Modi. De cette façon, le CPI(M) montre que, fort de ces manifestations militantes de masse, il ambitionne d’affronter le BJP à l’échelle nationale également