Quand la résistance met en déroute la torture quotidienne

Film • L’un des succès du cinéma latino-américaine arrive sur les écrans. «Compagnons - la nuit de 12 années» («Companeros») du réalisateur uruguayen Álvaro Brechner présente la lutte de trois dirigeants de la guérilla Tupamaros emprisonnés de 1973 à 1985. (Par Sergio Ferrari, traduction Hans-Peter Renk)

«Compagnons - la nuit de 12 années» («Companeros») du réalisateur uruguayen Álvaro Brechner, un film déjà multi-primé. (DR)

En à peine six mois, ce film uruguayen a parcouru un chemin fulgurant. Après avoir été montré à la Biennale du cinéma à Venise, avoir gagné le prix du public lors du 27e Festival Amérique latine à Biarritz, il vient d’obtenir (début février 2019) le prix Goya – le plus important de la cinématographie espagnole – récompensant le meilleur scénario. Et aussi les Prix spécial du Jury, le Prix du public et le Prix du Jury œcuménique de la 33e édition du Festival Internacional de Films de Fribourg (FIFF) qui s’est achevé le samedi 23 mars.

Compañeros présente une étape dramatique de l’histoire uruguayenne des années 1970, marquée par la dictature et par l’un de ses aspects les plus brutaux: la répression carcérale à l’encontre des opposants.

Considérés comme otages de guerre par les militaires uruguayens, Mauricio Rosencof (Ricardo Chino Darín), Eleuterio Fernández Huidobro (Alfonso Tort) et José «Pepe» Mujica (Antonoi de la Torre) affrontent l’un des régimes les plus inhumains jamais imposés par une dictature latino-américaine. Le scénario se base sur l’ouvrage Memorias del Calabozo (1993), rédigé par Rosencof, poète célèbre, et Huidobro, personnalité marquant de ce pays sud-américain et sénateur jusqu’à sa mort en août 2016. «Je suis né en 1976, alors que ces trois personnages étaient prisonniers. Je me suis approché de cette histoire surtout pour découvrir cette étape. Je l’ai comprise comme un voyage, mais pas de tourisme. Je savais que ce serait un dur périple vers le passé», explique Álvaro Brechner.

Les limites de la résistance humaine

Le fil rouge du film, c’est le combat pour la survie et contre la folie. «Je ne prétends pas avoir fait une oeuvre sur toute la dictature. Je l’ai centré sur la résistance humaine dans ces conditions-limites, dans le contexte d’un régime dictatorial», explique Brechner.

«J’ai cherché à me confronter à la sauvagerie des conditions de vie endurées par ces trois personnages. Et j’ai tenté de comprendre comment agit une personne pour ne pas perdre son essence humaine, lorsqu’on la prive de toute communication, qu’on lui censure tout échange et qu’on lui interdit l’usage de la parole, c’est-à-dire quand elle est réduite à une condition quasi-animale».

Le jeune réalisateur, qui réside actuellement en Espagne, rappelle le long processus (ayant duré plusieurs années) de réélaboration historique, les longs dialogues avec les trois militants et leurs familles, ainsi que les entrevues avec des psychologues, des psychiatres, des neurologues, des militaires et des spécialistes du thème carcéral.

Paradoxalement, et malgré ce régime de terreur, la prédiction des dictateurs – «ils sortiront de là fous» – s’est révélée inexacte. Des décennies plus tard, les trois Tupamaros ont joué des rôles importants dans la politique de l’Uruguay. Particulièrement José Mujica, qui fut président de ce pays, de 2010 à 2015.

La réalité faite image

L’excellente action des protagonistes, la qualité de la musique omniprésente et le maniement artistique des lumières – avec de nombreuses scènes filmées dans des espaces lugubres – ressortent dans cette coproduction espagnole, argentine et française.

«La qualité des acteurs et actrices fut impressionnante». Plus particulièrement, les trois acteurs principaux, excellents et généreux, qui ont assumé des situations limites: comme maigrir de 15 kilos durant le tournage et agir dans des scénarios et des conditions extrêmement difficiles, rappelle le réalisateur. Ils se sont appropriés leurs rôles, ils les ont assumés intégralement et ont donné à cette fiction la force de la réalité. Y compris dans un cadre psychologique très dur. «Car nous avons senti qu’avec l’avancée du film, la méchanceté nous frappait, dans la mesure où nous nous rapprochions de l’essence du pire visage de l’être humain. C’était comme si la douleur venait nous manger la vie», confesse Brechner.

Et de rappeler, avec une émotion particulière, la scène finale. «Quand nous l’avons filmée, il y eut une vibration particulière. Les extras, l’équipe, ne pouvaient contenir leurs larmes. Et les gens arrivés dans les environs d’où nous filmions, ne purent contenir leur propre émotivité en refaisant cette histoire plus de 30 ans plus tard», souligne-t-il.

«Si ce que nous voyons, ce n’est pas la réalité, je me demande alors ce qu’est la réalité», interroge Brechner. En ajoutant que «tous les participants à ce projet sont sortis transformés – et épuisés – à la fin du film. Nous avons senti dans notre propre chair la dureté de cet exercice qui nous a permis de prendre conscience avec quelle facilité les hommes peuvent se rendre coupables d’actes barbares», note-t-il.

Pardon ou vengeance?

A partir d’octobre 2018, ce film fut projeté dans plusieurs pays sud-américains. «Sa projection en Uruguay fut très significative. Elle a libéré la mémoire, l’histoire et les émotions. C’est normal lorsqu’on aborde des réalités à fleur de peau. Néanmoins, ceux qui pensent qu’un film peut résoudre l’histoire d’un pays et les blessures potentiellement ouvertes se trompent».

Et, en même temps, Compañeros a ouvert des interrogations sur la manière dont chaque être humain – par exemple, Huidobro, Rosencof et Mujica – se situe relativement à ce passé, face à des questions essentielles comme celles du pardon et du rejet de la vengeance individuelle.

Pepe Mujica m’a dit, conclut Brechner, que «plus qu’une question de pardon, il s’agit de comprendre qu’il existe dans l’histoire certaines factures que nul ne pourra vraisemblablement payer. Et c’est une décision très personnelle de savoir comment se positionner face à ce constat».