«Un pouvoir considérable à prendre»

Suisse • La Grève féministe et des femmes du 14 juin est attaquée sur sa légalité par la droite, alors que les employeurs exigent que les femmes prennent congé pour ce rendez-vous de mobilisation. (Par Loriane Hochet)

Marine Ehemann, en lutte sur tous les fronts. (DR)

Membre du collectif Vaud, active tant au niveau suisse romand que national, Marine Ehemann, insiste sur les revendications sectorielles et politique de la mobilisation

Dans une interview pour «Le Matin Dimanche», l’avocate spécialisée dans le droit du travail Sandra Gerber a annoncé que les employé.e.s souhaitant faire grève le 14 juin prochain devraient préalablement demander congé auprès de leur employeur. Que lui répondez-vous?

Marine Ehemann La grève est un droit. Constitutionnellement, la grève doit se référer aux conditions de travail des femmes et ces conditions sont inégalitaires. Ceci en termes de salaires, de carrières, d’opportunités. Aujourd’hui, mon travail au SSP est d’organiser la grève avec des collectifs de travailleuses sur les lieux de travail. On constitue ainsi des cahiers de revendications spécifiques par secteurs (enseignement, santé, parapublic, social), car les inégalités sont effectives. Les secteurs dits «féminins» sont aussi beaucoup moins valorisés que des secteurs majoritairement «masculins». Dans le domaine de l’accueil de l’enfance par exemple, majoritairement féminin, les salaires sont très bas. On assiste à une dévalorisation de ces tâches tant l’on considère que la prise en charge est «innée» chez les femmes et donc qu’il est inutile d’y investir.

La grève du 14 juin sera pourtant globale. C’est sur ce point que Madame Gerber s’appuie pour remettre en cause la légalité de la grève. Son idée est de dire qu’il s’agit d’une grève politique. Il est vrai que le manifeste que nous avons réalisé aborde de nombreuses questions: migration, climat, harcèlement (pas uniquement sur le lieu de travail), congé maternité/paternité… Cependant nos revendications portent aussi sur les relations de travail. Donner la parole à Madame Gerber n’est pas le fait du hasard, les patrons ont tout intérêt à faire peur. Si les femmes ne connaissent déjà pas de bonnes conditions sur leurs lieux de travail, elles ne peuvent se permettre de risquer des sanctions en décidant de faire grève. C’est pour cela que le SSP se bat sur de multiples fronts et revendique un changement de société global.

Pourquoi est-il plus important de faire grève que de seulement manifester?

Les deux actions sont essentielles, mais en Suisse, où la culture de la grève n’est pas fortement ancrée, c’est un pouvoir considérable à prendre.

Alors que la manifestation représente une occupation pacifique de l’espace public, la grève, elle, implique une lutte pour la revendication de droits. Ce que cette grève cherche à mettre en lumière, c’est la valeur du travail féminin trop souvent dévalué, et c’est en cessant de travailler une journée que cela pourra se concrétiser. Le 14 juin, les femmes se rendront sur leurs lieux de travail non pas pour y travailler, mais afin de dénoncer les inégalités qu’elles subissent chaque jour. Pour cela, nous mettons en place des actions nationales, telle qu’une lecture des cahiers de revendications en des lieux visibles.

En proposant aux femmes de prendre congé pour manifester, les entreprises cherchent-elles à désamorcer la force revendicative d’une grève? Comment pensez-vous réagir?

C’est évident. En prenant congé, les femmes ne dérangent personne: leur employeur s’organise autrement afin que la journée se déroule bien. En demandant aux femmes de prendre congé, les choses n’évoluent donc pas. Les employeurs jouent sur le fait que les femmes ont des emplois précaires, peut-être à temps partiel ou non valorisés. Quand les maçons font grève, on ne leur demande pas de prendre congé.

N’oublions pas que les femmes ont tout obtenu au travers de luttes: le droit à l’avortement, l’introduction du congé maternité, le droit de vote… Cette égalité et la reconnaissance du travail des femmes vont, elles aussi, devoir se réaliser de cette manière. Même si la dernière grève féministe, en 1991, a permis des avancées dans le domaine de l’égalité (Loi sur l’égalité, congé maternité), cela n’est pas suffisant, car les structures sociales et les rapports de pouvoir n’ont pas changé.

Les employeurs ont tout intérêt à ce que l’on n’apprenne pas à faire grève en Suisse, car si les gens se rendent compte qu’au travers de celle-ci, en s’unissant, ils peuvent obtenir certaines choses, ce n’est pas favorable au patronat.

Comment répondrez-vous aux éventuelles retenues sur salaire en cas de participation à la grève? Lancerez-vous une action collective ou politique?

Les syndicats ont des fonds de lutte et de grève. Ils ont été constitués comme une réponse solidaire au fait, qu’en cas de grève, les employeurs peuvent refuser de payer le salaire des heures qui lui sont consacrées, n’ayant nulle obligation légale de l’effectuer.

Le plus fondamental dans une grève, c’est l’action collective: nous travaillons à faire en sorte que le 14 juin nous soyons le plus nombreuse possible. De plus, le côté national joue aussi en notre faveur en ce qu’il va falloir assumer le choix de punir des femmes qui revendiquent l’égalité. En termes de communication, il n’est pas simple pour un employeur d’être porteur de cette image en 2019. En 1991, par exemple, des femmes jurassiennes ayant fait grève dans un centre commercial, ont subi des représailles. La communication qui en a résulté ajoutée à la solidarité affichée envers ces femmes ont mis une pression telle sur leur employeur qu’il est revenu sur sa décision. Il s’est révélé in fine trop dommageable pour son image de pénaliser les grévistes.

Pour ce qui est des femmes qui travaillent dans des secteurs tertiaires, c’est UNIA qui les prend en charge et les soutient. Si pour ces travailleuses, il est plus compliqué de faire grève, le collectif Vaud regorge d’idées pour faire en sorte que les femmes, qui ne peuvent pas faire grève, parce qu’elles travaillent dans des secteurs où cela sera plus compliqué, puissent néanmoins pouvoir mener une action, mais sous une forme détournée. Ainsi, à l’Université de Lausanne, un boycott des cafétérias est envisagé. Ces dernières étant privées, un pique-niquec canadien sera organisé afin que le personnel de la cafétéria se retrouve au chômage technique. Toutes sortes d’idées semblables pourront être lancées: les femmes ne travaillant pas devront s’abstenir, le 14 juin, de prendre rendez-vous (coiffeur, dentiste, esthéticienne…) Pourquoi? Afin de faire en sorte de ne pas donner du travail à des femmes ne pouvant se joindre à la grève. On ne songe pas, pour l’heure, à des actions politiques ou collectives pour l’après-grève. La priorité est ici d’anticiper les possibles répercussions sur les salariées.