Business de la mort et jeunes filles en résistance

FIFOG • De la comédie existentielle en cimetière au marivaudage trash entre ados, le temps est au mélange des genres au FIFOG.

Entre Louis de Funès et Julie Ferrier, Souad Arsane crève l’écran de son burlesque gestuel et verbal dans "A genoux les gars" du réalisateur français Antoine Derosière. (DR)

Premier long-métrage et comédie noire de la cinéaste algérienne Yasmine Chouikh, Jusqu’à la fin des temps, dessine une réflexion à la fois déroutante et ironique sur la mort. Ceci à travers la rencontre de deux êtres au soir de la vie: Ali (Djillali Boudjemaa en solitaire célibataire, visage raviné), fossoyeur au cimetière de Sidi Boulekbour et Joher, une veuve soixantenaire mise à la porte par la famille de son mari défunt. Elle est venue visiter la tombe de sa sœur, victime de violences conjugales. Djamila Arras l’incarne avec une insondable mélancolie, se métamorphosant, un temps, en fureur de vivre libre et aimer. La peinture d’une sociabilité villageoise rejoint, dans son meilleur, les comédies douces-amères sur fond de réalisme social de la Libanaise Nadine Labaki ou du Palestinien Sameh Zoabi.

Amour et mort

Entre musiques, déplorations, sens de la fête et toilette mortuaire, Sidi Boulekbour, petit village de l’ouest algérien, est un lieu de pèlerinage. Il tire ses rentes de son mausolée et de son cimetière aux tombes cernées de hautes herbes, qui attirent les visiteurs. «En ce lieu, seuls comptent nos actes et nos pensées», souligne l’imam local empli d’une sagesse humaniste devant les pèlerins assemblés.

Au cœur de ce microcosme, où certains s’efforcent de gagner leur vie avec ceux qui l’ont perdue, se devine une mise en abîme des lignes de failles traversant la société algérienne. Parmi les scènes emblématiques de sachets d’humour saupoudrés, l’œil découvre Nabil, qui «fait du business avec les vivants». Le jeune homme se rêve en entrepreneur de la mort. Avant de constituer une troupe de pleureuses professionnelles aux textes préparés. L’issue de ce chassé-croisé entre vivants et défunts ouvre sur une ode à l’émancipation, au libre-arbitre. L’opus offre une fine critique des intolérances, de celles qui nous suggèrent de nous délester du fardeau de nos peines et amours impossibles.

Harcèlement et sororité

Répété au fil de quatre mois, coécrit par ses interprètes féminines, Souad Arsane et Inas Chanti incarnant deux sœurs lycéennes inséparables – ou presque -, tourné en trois semaines, A genoux les gars signé Antoine Derosière ouvre sur une tchatche slang et haute en couleur. Style la défense du «droit du sol» chez la jeune Yasmina (épatante Souad Arsane). Ne désire-t-elle pas dormir, seule et sans amant, sur la moquette alors qu’elle est harcelée sous la couette? Autant de situations filmées comme une enfilade de sketches, servie par une volubilité en flux continu et des numéros d’actrices au jeu naturellement inégal, comme composé sur le vif.

L’ensemble tourne parfois un brin à vide autour d’une intrigue dramatique, celle de l’instrumentalisation de la femme par l’homme, de la manipulation sexuelle et sentimentale. Ainsi la sextape filmée en cachette par un garçon bas du front suggère une fellation contrainte, un viol donc. Qui mène à un chantage abject, en prostituant sa victime sur le long terme. Une autre sextape, réalisée cette fois-ci par le tandem féminin, vise à briser cette prise d’otage psychologique et le cercle vicieux des abus. La scène anthologique tournée dans les toilettes voit alors naître une comédie décalée réunissant les juvéniles couples en désamour digne d’un Marivaux déjanté. Elle évoque par son burlesque corporel, absurde, l’univers grinçant et loufoque des compagnies théâtrales Les Deschiens et Les Chiens de Navarre. L’émotion surgit du décalage entre le ridicule de certaines situations et des paroles.

La langue ubuesque, elle, se rapporte moins à l’argot banlieusard qu’elle n’accompagne l’exploration inspirée de la sororité entre deux lycéennes. Moteur historique de féminismes, la sororité, depuis sa proclamation initiale, a subi bien des blessures. Elle n’est pas ici qu’une idée, mais toujours un acte. Être sœurs, être ensemble pour être plus fortes. Yasmina fait ainsi de sa sororité de combat, une éthique à laquelle elle va littéralement se sacrifier.

Le sexe fort, c’est elles

Parfois incertaine, la réalisation n’en dessine pas moins un tableau, pertinent et cru, de la soumission, puis de la résistance du féminin au harcèlement compulsif de mâles stupides jusqu’à la caricature. Ces derniers sont mis à nu par leurs fantasmes et morgue dérivés du X. Non sans gravité et complexité, le film explore une réalité quotidienne pour tant d’adolescentes. D’où son moralisme ambigu, malaisant, à l’ère tant du tout à l’égo des réseaux sociaux que des #BalanceTonPorc et #MeToo.

«Sans relativiser la dureté des faits, le rire ouvre une brèche dans le cerveau, cela le rend plus perméable à ce qu’on veut raconter», explique le cinéaste. L’originalité est alors de mixer des chansons yé-yé années 60 avec les scènes de la jeunesse contemporaine d’«origine maghrébine», forçant ses accents. Passées par une voix féminine, ces cantilènes affirment que les «garçons sont des brigands» et que «le sexe fort, c’est nous», les «meufs». A méditer.

FIFOG, Genève. Cinémas du Grütli. Jusqu’au 5 mai. Rens.: www.fifog.com