Locataires en mouvement en Allemagne

Allemagne • Face aux actionnaires de sociétés d’investissement qui se sont emparées des immeubles et font grimper les prix, les locataires mobilisés lancent une procédure référendaire.(Par Bruno Odent, paru dans L’Humanité)

Tout comme à Berlin, la mobilisation contre la rareté et la cherté des logements a contaminé l’Allemagne (ici à Hambourg en 2018 déjà). (Rasande Tyskar)

Les immeubles de certains quartiers du centre de la capitale allemande découvrent ces jours-ci des façades méconnaissables aux yeux des touristes éberlués. Aux fenêtres de nombreux appartements, sur les balcons, des pancartes et des banderoles ont été installées. Comme un jaillissement décoratif impromptu, comme un cahier de doléances mural géant contre l’appétit des requins de l’immobilier, revendiquant «l’arrêt de la valse des expulsions» et «le droit de vivre et de se loger à Berlin». La lutte contre «le délire de l’explosion des loyers», selon la formule vedette de ces immenses fresques, est au cœur d’une mobilisation citoyenne hors normes.

Les locataires berlinois, comme ceux des grandes villes du pays, ont envahi la rue samedi 6 avril. A Berlin, le cortège a rassemblé près de 30’000 manifestants. La hausse continue du prix des loyers pèse toujours davantage sur le pouvoir d’achat des plus modestes, les obligeant à migrer vers la périphérie. Un jeune brandit sa dernière quittance pour un deux-pièces: 1’408 euros, au lieu de 458 le mois précédent (avant de menus «travaux de modernisation»).

Le «délire» des hausses dénoncées par les locataires

De grosses sociétés tirent le maximum de profit de cette situation. L’Allemagne, qui comptait encore 4 millions de logements sociaux au milieu des années 2000, n’en possède plus aujourd’hui que 1 million. Plusieurs vagues de privatisations ont ravagé le secteur et raréfié l’offre d’appartements. Ce qui a alimenté le «délire» des hausses dénoncées par les locataires. Dans la ville-État, les loyers ont doublé en dix ans. Ceux qui en profitent le plus sont des filiales de poids lourds de la Bourse. Des groupes comme Vonovia ou Deutsche Wohnen ont mis la main sur quelque 200’000 logements berlinois. Ils ont augmenté le montant des quittances de location au rythme d’au moins 4% l’an. En moyenne.

Deutsche Wohnen (112’000 appartements berlinois) est passé entièrement sous le contrôle de Blackrock, une société d’investissement états-unienne en proie à un forcing permanent pour accroître ses marges financières. «Ce n’est pas possible que le logement soit réduit à une marchandise où la seule chose qui importe est la hausse des dividendes pour des actionnaires-propriétaires toujours plus avides», dénonce Theo Daniel Diekmann, l’un des protagonistes du soulèvement des locataires berlinois. Dirigeant, de longue date, d’une association de locataires, il habite lui-même dans Mitte, arrondissement central parmi les plus touchés par la valse d’augmentations des quittances, l’exode des milieux populaires et la gentrification qui l’accompagne.

Un seuil semble bien avoir été franchi par le mouvement des locataires berlinois en ce printemps 2019. L’ampleur de la mobilisation se nourrit en effet d’une démarche aussi atypique qu’originale, une proposition décoiffante des associations et des militants du «droit à vivre et à se loger dignement» dans la ville: ils ne s’appuient sur rien de moins qu’un paragraphe de la Constitution pour exiger que les logements soient «remunicipalisés» ou plus exactement replacés sous le contrôle du Land (la ville-État) de Berlin. Selon l’article 15 de la loi fondamentale, le bâti et le foncier «peuvent être transformés en effet en propriété publique» quand le besoin s’en fait sentir «pour la communauté» et (ou) le maintien d’un vivre ensemble digne de «l’État social».

Le lancement d’une pétition citoyenne

Forts de ce texte relégué aux oubliettes par les gouvernements des chanceliers Schröder puis Merkel, les locataires berlinois ont lancé une pétition citoyenne. Avec des chances de succès non négligeables. Ils peuvent s’appuyer en effet sur une procédure démocratique, plutôt exemplaire elle aussi, et propre aux Länder (États). S’ils parviennent à recueillir 20‘000 signatures dans les six prochains mois, puis à obtenir le soutien d’au moins 170’000 électeurs de la cité d’ici à février 2020, ils pourront alors susciter la convocation d’un référendum d’initiative populaire pour ou contre cette «municipalisation».

Plus de la moitié des Berlinois soutiennent aujourd’hui la démarche, selon un sondage. Au sein du gouvernement de gauche (SPD, Verts, Die Linke) de la région-capitale, Die Linke a pris fait et cause pour l’action des locataires, la moitié du SPD et une partie des Verts y sont également favorables. Durant la décennie 2000, Die Linke (alors baptisée Linkspartei-PDS) s’était finalement ralliée au processus de privatisation des logements berlinois. Le parti participait alors à un gouvernement d’union avec le SPD, qui exerça un chantage au soulagement des finances publiques de la ville surendettée. Y avoir cédé a constitué une formidable erreur», tranche aujourd’hui un des cadres berlinois de Die Linke. Avec le parti résolu à revenir dans la bonne voie et à agir, les locataires berlinois sont bien décidés à tourner cette funeste page