«Santiago, Italia»: le Chili hier, l’Italie demain?

Cinéma • Pendant le tournage de «Santiago, Italia», le réalisateur Nanni Moretti s’est souvent vu demander pourquoi il faisait un film sur le coup d’État de 1973 au Chili. C’est alors que Matteo Salvini, de la Ligue du Nord, a accédé au poste de ministre de l’Intérieur. La réponse était là. (Par Dirk Tuypens, paru dans Solidaire)

Dans son dernier film, Nani Moretti laisse parler les témoins victimes de la dictature de Pinochet et revendique un «film partial». (DR)

Le stade national de Santiago, 2 décembre 1971. Salvador Allende, élu un an plus tôt à la présidence du Chili, s’adresse avec fougue et passion à la population: «Je ne suis pas un apôtre, pas un messie, je ne suis pas fait pour être un martyr. Je suis un combattant de la lutte sociale, avec une mission, la mission que le peuple m’a donnée. Je ne reculerai pas d’un pas. Ce n’est qu’en me criblant de balles que l’on pourra m’empêcher d’appliquer le programme du peuple.»

Ce moment est un des fragments historiques qui ouvrent Santiago, Italia. Un enregistrement en noir et blanc, où le visage du président est à moitié caché derrière une série de micros. Les paroles d’Allende sont prophétiques. Le 11 septembre 1973, le palais présidentiel est bombardé et le général Augusto Pinochet prend le pouvoir. Le coup d’État est activement soutenu par la CIA. Allende refuse de se rendre et choisit la mort.

Jusqu’en 1990, Pinochet dirigera une dictature militaire impitoyable. Les opposants politiques sont emprisonnés, torturés et assassinés. Des milliers de gens doivent s’exiler.

Raconter pour résister

Nanni Moretti interviewe des hommes et des femmes qui ont pu à l’époque fuir le Chili via l’ambassade italienne et qui ont entamé une nouvelle vie en Italie, où ils ont été accueillis. Les Italiens savaient parfaitement ce que signifiait un régime fasciste et ils pouvaient aisément s’identifier aux Chiliens. Moretti, alors âgé de 20 ans, a participé aux manifestations contre la dictature de Pinochet. «C’était la fin d’un rêve: la gauche avait accédé pour la première fois à un gouvernement par des élections libres, pas par les armes. Ce qui est frappant dans les témoignages que j’ai collectés, c’est la joie qui a régné durant cette période.»

Le 11 septembre 1973, cette joie est brutalement remplacée par la peur et la souffrance. Celles-ci transparaissent de manière visible et sensible dans les témoignages captés par Moretti. Après quarante-six ans, toutes les blessures sont loin d’être refermées. Souvent, raconter reste difficile: la respiration est plus difficile, la voix tremble, le regard devient absent.

Mais parler d’un passé très douloureux a aussi un pouvoir d’apaisement et insuffle de la force. Un témoignage particulièrement prenant est celui d’une femme qui raconte la manière dont elle a été torturée. Calmement, souriante, elle décrit comment elle a été allongée et attachée, puis les décharges d’électricité qui lui ont été infligées. Et sa réaction, furieuse, quand un de ses tortionnaires a arraché un morceau de sparadrap qu’on lui avait mis sur les yeux, parce qu’il lui arrachait les cils. «Pourquoi t’inquiéter de tes cils? Ici, on meurt de toute façon», lui demande une compagne de prison. «Oui, mais je veux mourir avec mes cils.»

«Je ne suis pas impartial»

Dans le film, Moretti apparaît une seule fois en personne. Il se trouve dans la prison de Punta Pueco, où il parle avec un ex-militaire qui purge une longue peine pour des crimes qu’il a commis durant la dictature militaire. Ce fragment, filmé par hasard, n’était pas censé au départ figurer dans le film. Moretti dit juste une phrase: «Je ne suis pas impartial.» Ces quelques mots enregistrés de manière imprévue sont une prise de position claire. «Aujourd’hui, comme à l’époque, nous ne pouvons pas être dans l’impartialité, explique Moretti. Je ne suis pas impartial en ce qui concerne ce coup d’État et je ne peux pas l’être aujourd’hui non plus.»

Santiago, Italia est donc un film partial, qui tire également sa force d’une forme audacieusement simple. Le film est littéralement raconté par les témoins. Leurs récits occupent la place centrale. C’est une œuvre sur la force des mots, des souvenirs, des récits. Le récit en tant que résistance. Car, comme le constate le dernier témoin, «quand je marche aujourd’hui en rue, je vois une Italie qui ressemble beaucoup au Chili d’alors».