Le bel Uber se fait taper sur les doigts

Vaud • Le Tribunal des prud´hommes de Lausanne a condamné jeudi une filiale de la société californienne Uber pour un licenciement abusif. Une première. (Par Joaquim Manzoni)

Derrière la numérisation des activités, la firme californienne a su inventer un nouveau langage pour attirer les clients: Uber n’est pas une compagnie de taxi mondiale. Les utilisateurs ne sont pas des passagers, qui montent dans une voiture munie d’un compteur indiquant le prix de la course. Non, Uber est une «une application de partage (uber.com) de véhicule» pour «se déplacer en toute liberté», car «la ville regorge d’énergie». Les chauffeurs ne sont pas des employés, ce sont des «partenaires, des travailleurs autonomes… sans patrons, de sorte à ne pas manquer les plus beaux moments de votre vie». Magique, non?

Inventer un nouveau langage change la perception de la réalité. N’empêche que, ceux qui montent dans un Uber, montent dans un véhicule muni d’un taximètre, lequel calcule le prix en fonction du trajet. On appelle ça un taxi.

Il n’y a pas de miracle. Pour pratiquer des prix bas, il faut bien lorgner quelque part. Grosso modo les coûts sont les suivants: carburant, véhicule, chauffeur. Pour le carburant, difficile de croire qu’Uber possède des puits de pétrole. Pour le véhicule, impossible de prétendre qu’Uber soit un constructeur automobile… Par contre, pour les chauffeurs, j’ai entendu dire qu’Uber ne paye pas d’assurance sociale, d’assurance accident, de congé maladie ou de congés maternité. Les «partenaires» seraient donc des travailleurs payés à la tâche! Dans le langage courant, on appelle ça des «tâcherons». Force de travail corvéable, ils faisaient surtout la richesse de ceux qui les employaient.

Malgré de nombreuses tentatives, les autorités n’ont pas réussi à interdire cette forme d’exploitation que l’on nomme aujourd’hui en hommage à cet exploitant: «l’uberisation du travail». En 2017, la CNA (Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents) avait pourtant déjà considéré Uber comme employeur. Mais voilà qu’un beau jour, un chauffeur reçoit un SMS de la compagnie californienne de taxi: «Votre compte a été fermé». Comprenez: Vous êtes viré! Vous vous êtes déjà fait larguer par sms? C’est moche, hein? Imaginez la réaction du chauffeur! Pas trop bête, il se retourne contre son employeur. Les faits sont simples et ne méritent pas qu’on invente un nouveau langage: le taximan travaillait 50,2 heures/semaine entre avril 2015 et décembre 2016.

Le verdict récent des juges du Tribunal de prud’homme de l’arrondissement de Lausanne est simple: le rapport de travail est de l’ordre du travail sur appel. Même si l’on compte sur la mauvaise foi des nombreux avocats californiens pour faire recours, il risque fortement d’avoir jurisprudence! Uber devra se soumettre au droit du travail suisse! Un employeur ne vire pas les gens sans préavis, parce qu’ils ont reçu deux mauvaises recensions sur une application.

Admirons ce chauffeur et son avocat (Me Wyler)! En plus d’avoir gagné le procès, ils auront mis fin à une situation d’exploitation de travailleurs sans protection sociale et ils auront mis un terme à une concurrence déloyale: le géant américain ne pourra plus se soustraire aux charges sociales, lesquelles seront répercutées sur le prix de la course…! Respect, Messieurs!