Une entrepreneuse alsacienne au tournant des XIXe et XXe siècles

Livre • La pionnière dans le monde industriel, Amélie Zurcher, a découvert et développé des mines de potassium.

Peu de femmes, dans le domaine industriel, ont laissé leur nom dans l’histoire. Raison de plus pour mettre en valeur ces pionnières. Michel Turk nous raconte, de façon volontairement romancée pour le rendre plus vivant, le destin exceptionnel d’Amélie Zurcher.

Elle naît en 1858 à Bollwiller en Alsace, dans une famille bourgeoise. Son père habite un château, possède une filature et un important domaine agricole. Dès l’enfance, Amélie montre un esprit éveillé. Le 2 septembre 1870, le jour même de la capitulation de Sedan et de la chute du Second Empire, elle entre dans un pensionnat tenu par des religieuses à Nancy. C’est le parcours classique des jeunes filles de sa condition. Elle y passera quatre ans.

Est-ce la condamnation totale de la chair qui y régnait ou le fait d’avoir été violentée dans son adolescence? Toujours est-il qu’Amélie restera célibataire et se tiendra toujours à l’écart des hommes et de tout contact physique. Dès l’âge de seize ans, elle gère l’importante ferme paternelle du Lutzelhof. Entretemps, l’Alsace a été rattachée au Reich allemand. La jeune fille restera cependant une patriote française. Elle est curieuse de tout, s’intéresse aux découvertes scientifiques et lit beaucoup. Elle est notamment marquée par les romans de Zola, et surtout par Germinal. Ces lectures et sa foi catholique lui font adhérer pleinement à l’idée qu’il faut éradiquer la lutte des classes en comblant le fossé qui se creuse entre le prolétariat et la bourgeoisie industrielle. Sur le plan des lois sociales, l’Allemagne est alors bien plus avancée que la France.

La xénophobie, plaie de l’humanité

A la mort de son père, elle place l’argent de son héritage dans le développement de l’industrie sidérurgique et minière. Elle est persuadée que le sous-sol de son domaine du Lutzelhof renferme du charbon. Avec obstination, elle fait effectuer des travaux de sondage. Et à plus de 600 m. de profondeur, on découvre, non du charbon mais du chlorure de potassium, dont on extrait des engrais. En 1906 est créée la Gewerkschaft Amélie. Mais bientôt, en 1910, le puissant groupe minier allemand Deutsche Kaliwerke prend le contrôle de la société.

Amélie Zurcher accomplit de nombreux voyages, dont l’un aux Etats-Unis en 1910. Mais en 1914, la guerre éclate. L’auteur consacre de fortes pages à l’horreur de cette boucherie européenne. Les combats touchent les environs de Lutzelhof. En 1918-19, la victoire des Alliés puis le Traité de Versailles rendent l’Alsace à la France. Amélie change à nouveau de nationalité. Les pertes humaines énormes de la France amènent l’engagement de milliers de Polonais dans les mines. On peut parler d’immigration massive. Celle-ci n’est pas toujours bien accueillie, on constate de nombreuses réactions de xénophobie, contre lesquelles Amélie luttera, la considérant comme une plaie de l’humanité. Elle s’occupe désormais davantage de son domaine agricole et engage un métayer polonais et sa famille, les Amalrek. L’un des fils travaillera à la mine, à propos de laquelle Michel Turk décrit très bien, avec précision, le travail des ouvriers dans les galeries. Elle considérera les enfants Amalrek un peu comme les petits-enfants qu’elle n’a pas eus. L’auteur leur consacre des pages certes romanesques mais souvent émouvantes.

Amélie reste une patronne exigeante, roulant en Bugatti, mais aux idées sociales qu’elle applique à son personnel. Celui-ci estime néanmoins que les rentes qu’elle perçoit sont bien supérieures au fruit de leur travail. Il y a donc une limite à ce «patronat social»… Le 8 juillet 1933, une explosion, due à un coup de grisou, à une erreur de dynamitage ou à un étayage mal fait d’une galerie endeuille la mine. On assiste alors à la fraternité qui unit tous les mineurs, quelle que soit leur nationalité. A vrai dire, Amélie Zurcher, déjà âgée, ne s’en occupe plus guère. En 1935, elle va habiter à Mulhouse avec sa gouvernante. Elle décède en 1947. Peu de gens se souviennent de son existence, même si un lycée alsacien porte son nom. Quant à la mine, suite à un incendie de fond, son exploitation sera totalement arrêtée en 2002. Voilà quelle fut la vie de cette femme pionnière dans le monde industriel, en un résumé beaucoup moins vivant que ne l’est le livre de Michel Turk.

 

Michel Turk, La dame des mines, Bière, éd. Cabédita, 2019, 190 p.