Le philosophe des «mille marxismes»

Livre • André Tosel est décédé il y a maintenant un peu plus de deux ans. L’ouvrage qui vient de paraître est issu d’un colloque organisé en son honneur, en avril 2018. (Par Florian Gulli, paru dans l’Humanité)

Les quatre premières parties abordent les grandes préoccupations philosophiques et politiques qui furent celles d’André Tosel. On retrouve en premier lieu son intérêt jamais démenti pour le philosophe Spinoza. Il lui consacre son mémoire de maîtrise, ainsi que sa thèse, sous la direction d’Yvon Belaval. Il s’immerge ensuite dans Marx, qu’il fait immédiatement dialoguer avec Spinoza. Loin de tout dogmatisme, il ne s’agissait pour lui ni d’être simplement marxiste, ni d’être simplement spinoziste, mais de penser ensemble un Marx critique de Spinoza et un Spinoza critique de Marx. Deuxième pan de l’œuvre d’André Tosel, donc: Marx et les marxismes. «Mille marxismes», se plaisait-il à dire pour souligner la vitalité de la pensée inspirée de Marx, contre les contempteurs du marxisme trop impatients d’écrire sa nécrologie. Pour souligner peut-être aussi la faiblesse d’un marxisme si dispersé. Cet intérêt pour l’histoire du marxisme, une «histoire marxiste du marxisme», est très original.

André Tosel, bien qu’excellent connaisseur de Marx, ne fut jamais un commentateur ou un «marxologue». Il lui tenait à cœur de comprendre comment l’histoire réelle avait déterminé, infléchi, modifié les idées se réclamant de Marx au XXe siècle.

Troisième aspect de l’œuvre, recoupant en partie le deuxième: la philosophie italienne. «André Tosel fut un passeur de la philosophie italienne en France.» De Gramsci, en premier lieu. Tosel propose, en 1983, un recueil de textes du communiste italien aux Éditions sociales. A Besançon, où il enseigne alors, il organise en 1989 un colloque franco-italien publié sous le titre: «Modernité de Gramsci?» Mais l’Italie de Tosel ne se réduit pas à Gramsci, elle est aussi celle de Labriola, celle de Vico.

Dernier moment du travail d’André Tosel: ses prises de position dans les débats théorico-politiques du XXIe siècle. La mondialisation, la religion, la laïcité, les identités, la culture, autant de questions prises à bras-le-corps dans ses derniers ouvrages: Un monde en abîme: essai sur la mondialisation capitaliste (2008), Scénarios de la mondialisation culturelle (2011) ou encore Nous citoyens, laïques et fraternels? (2015). L’on retrouve dans ces textes le goût d’André Tosel pour la discussion philosophique, celle qui prend au sérieux ses interlocuteurs, qui les intègre partiellement ou les réfute, après avoir exposé la complexité de leurs points de vue.

L’ouvrage coordonné par Jean-Numa Ducange, Chantal Jaquet et Mélanie Plouviez contient en outre un inédit d’André Tosel daté de 2008, intitulé «Les droits de l’homme et les niveaux de l’universel». Vincent Charbonnier propose à la fin du livre une bibliographie des travaux d’André Tosel.

 

La Raison au service de la pratique. Hommage à André Tosel, Coordonné par Jean-Numa Ducange, Chantal Jaquet, Mélanie Plouviez Kimé, 306 pages, 27 euros

Gauchebdo publiera prochainement une interview de Jean-Numa Ducange sur André Tosel