Nuage de connexions et revendications

DANSE • Fable sur des ados hyperconnectés, solidaires et solitaires, «Cloud» de Perrine Valli est un poème scénique rétro-futuriste prenant le pari imaginaire de «changer l’espèce humaine».

"Cloud". Chorégraphie de Perrine Valli. Photo: Magali Dougados - Cie Sam Hester

«Cloud» ? Une pièce dansée destinée aux 8 ans et créée au Théâtre Forum Meyrin, par l’artiste franco-suisse Perrine Valli pour deux danseuses professionnelles, un comédien et une vingtaine d’interprètes amateurs réunis dans les cycles de chaque ville d’accueil. «Cloud» est une réflexion sur les enfants face aux vertiges, vestiges et interrogations de l’univers virtuel dans un «temps élastique », celui du «nuage numérique».

Miroir incertain de notre aujourd’hui

«Est-ce que le monde appartient toujours à ceux qui ne ressentent rien? Existent-ils encore d’immenses douleurs? Prends-tu tes médicaments ?… Ton corps est-il devenu l’écran que l’on regarde?», suggère une voix off détachant chaque mot de sa « pseudo-lettre », alors qu’un vieil homme (le danseur et comédien Armand Deladoëy à la création) parcourt à pas comptés une salle de classe dont les élèves gisent. Avant que les ados ne se remettent à leur travail-études-loisirs sur écran, huit heures par jour, pour le moins. L’atmosphère est proche de la série tv culte et dystopique explorant le rapport quotidien aux «nouvelles technologies», Black Mirror. «N’avez-vous pas fini par tout dompter?», doute la voix amplifiée.

A l’ère des manifestations et grèves pour le climat les ados de 13-14 ans, comme la vingtaine d’amateurs mobilisés pour chaque représentation de «Cloud» sont confrontés à un nœud de contradictions. Sont-ils crucifiés par les écrans comme le suggère le tableau initial d’une danseuse étendant souplement ses fluides lignes de bras en croix?

Crucifiés?

Souvent reconduite dans les chorégraphies de Perrine Valli, cette image, la danseuse Evita Pitara la passe entre plusieurs références. Ainsi l’ancienne danseuse étoile du Ballet de l’Opéra national de Paris et du Royal Ballet de Londres, Sylvie Guillem exécutant son grand écart vertical pour la publicité d’une marque horlogère suisse. Mais aussi la sensualité émanant d’une figure de pole danse languide. Et celle d’un être solitaire en attente, appelé par les cieux ou un ailleurs qu’il fût contemplatif, spirituel ou non.

Tous sont accros aux smartphones et tablettes, appendices qui forcent l’humain à porter son regard vers le bas, vouter sa posture, s’extraire d’une résistance anatomique. Pour s’absorber dans sa mise en réseaux, ses textos et stories imagées. Sur scène, mise en valeur par une subtile partition lumières célébrant la nuée juvénile fait grappe esquissant le symbole du cœur par les mains jointes au-dessus des têtes. Moins un «like» qu’un besoin de reconnaissance et d’amour-manifeste dans une société qui peine à considérer l’enfant puis l’ado telle une personne au sens plein et entier – juridique, politique, humain, social, artistique.

Double et gémellité

Le thème du double est prégnant comme souvent chez la chorégraphe. Du début de l’opus avec ses gestes décélérés et mis en miroir de deux danseuses aux âges contrastés (Evita Pitara, Sasha Gravat-Harsch). Bras lianes respirants tels des algues, ouatés dégagés de jambes, lignes de mains pointant les cieux.

Bientôt la ronde des marcheurs vêtus de noirs se fait fantomatique serpentin, serpent de protestation que scandent des mains levées, l’index pointé vers la voute céleste. La tribu s’agenouille face à son totem las suivant comme le ferait les enfants du conte des Grimm, dans le sillage d’une variante féminine du Joueur de flûte de Hamelin.

Ceci avant de rejeter cette embarrassante figure de guide hors de la communauté enfantine. Regardez-les maintenant osciller, dodeliner, scander et piétiner une techno sombre, binaire et mélancolique à la Giorgio Moroder. Une flash mob poings levés et sautillante reprend, en la décalant, les manifestations d’agit-prop des Femen ukrainiennes historiques aux années tournantes 2010.

Liberté naufragée

De ces interfaces avec le virtuel, la mise en scène affiche les casques audio lumineux bleus tant des «silent party» que des écoutes per se des flux musicaux et textes. Dite en voix-off, le texte malickien du dramaturge et écrivain Fabrice Melquiot flotte dans le plasma d’interrogations insolubles.

Celles d’une jeunesse qui oscille entre retrait du monde, absence du corps plaqué au sol, luttes et désarrois. Ils savent que le monde dont ils héritent est en sursis tant au plan environnemental que social. Leur permettra-t-il de s’y inscrire pleinement? Rien n’est moins assuré.

Marcheurs dorés

Pour l’un des tableaux, l’œil visionne les ados déambulant comme des pénitents, se croisant en une nuit bleue pétrole sur la pulsation électro-stratosphérique et ambient due à Polar (Eric Linder). En quatre lignes, les voilà qui pointent le ciel, s’abreuvent au liquide et flux imaginaires de leurs écrans posés au sol tels des boites de pandore. «Qui a noyé la liberté ?», insiste la voix en suspension. L’interrogation n’en finira pas de résonner.

Vers l’infini et au-delà d’un numéro aérien de mât chinois – l’acrobate Nhât-Nam Lê – pour la transmission d’une bougie d’un allumeur de réverbères à une enfance désorientée, encapsulée dans son casque d’écoute. Naufragée bientôt dans ses couvertures dorées de survie. Autant de lymphes qu’ils tournent afin de mieux s’y ensevelir. Vont-ils disparaître de cette obligation d’exister? « Nos secrets se propagent alors comme de l’or éparpillé», chante in fine une jeune danseuse.

Bertrand Tappolet

Cloud. 8 juin à 20h30. Forum Saint-Georges, Delémont (référencé sous le nom de Jour blanc). Rens.: http://www.ccrd.ch et site de l’artiste : www.compagnie-sh.com