Tourner, s’épuiser et renaître

DANSE • Pièce dansée et musicale à la beauté sobre et syncopée, performance vitale, méditative en forme de transe giratoire, «Part» ouvre sur un territoire abstrait et sensible.

"Part". Des corps en dialogue pour refonder une communauté. Photo: Ayuri Pires Tavares

Que voit-on ? Marches puis courses circulaires des danseurs, angles affirmés, corps fléchés, suspendus et penchés – un temps – tels des sculptures de Giacometti,  étrange douceur des bras et sauts. Mais aussi des girations sur soi avec un beau travail symétrique des corps. Dans un dialogue constant, les interprètes de «Part» s’opposent, se retrouvent, se quittent et renouent encore. De ces constellations satellites et de leurs combinaisons, jaillit une amorce de réflexion sur l’ordre communautaire, social, tel un cercle que l’on brise. Pour mieux le reconstruire de manière plus solidaire et partageuse avec ses danseurs- planètes qui tournent en orbite. Conçu par la chorégraphe et interprète Sarah Waelchli avec le violoniste alto de l’OSR, Stéphane Gontiès, «Part» marque durablement.

Ainsi par sa jonction entre une quête de vertige rigoureusement maîtrisée par des courses et danses circulaires et un essai solo plus libre aux mouvements d’algues marines mené dans une atmosphère d’installation plasticienne. Qui est faite de lampes et luminaires disséminés dans l’espace puis formant un trio de sculptures au plateau.

Exploration

Trois tableaux répétitifs, hypnotiques, flottants parfois, ménagent une brèche assez grande pour que le spectateur puisse y loger son imaginaire. Le prologue voit dans une demi-pénombre l’arrivée d’un trio de danseurs sur une île-planète déserte par écoulement et douces chutes successives depuis l’épaule d’un interprète, rappelant le sommeil et le pays des songes.

S’ensuit une phase exploratoire menée grâce des lampes frontales (un trio de petits leds) tanguant dans le noir intégral comme on le ferait d’une grotte en spéléologie. L’aspect fantastique scénaristiquement attendu est parfaitement déjoué par une forme de plénitude et curiosité enfantines à arpenter un site à la fois confiné et sans limites sur un fond sonore d’écoulement souterrain.

Enfantin

Discontinuité et fragmentation, jeu ou fantaisie sont les tendances majeures de l’Enfantin et de sa puissance artistique chez Sarah Waelchli. Puissance ou potentialité présentes au cœur de «noyaux d’enfance» (Gaston Bachelard) ou de constellations enfantines. «Vous êtes les enfants et les parents de vous-mêmes ne l’oubliez pas», écrit le compositeur italien Giacinto Scelsi dans Octologo, où il formule les préceptes de sa philosophie.

Que cet Enfantin soit labyrinthe graphique (le duo Walk to the 10) ou état incertain entre sommeil, mélancolie rampante, veille et langueur archaïque (Lost Threads, un quatuor) dans lesquelles la chorégraphe se plait à installer ses créations. C’est parce que l’enfance, vécue dans ses lumières vives et petites ténèbres, se présente souvent comme un «bouquet de possibles», favorisant les métamorphoses perceptives.

Rondes

Déboulent les trois rondes qu’exécutent les interprètes – Pascal Neyron, Margaux Monetti et Sarah Waelchli. Ils sont pourvus chacun de leur trajectoire circulaire propre et gagnent en vélocité dans leurs mouvements. «Part» met alors sur orbite une danse cinglante et fluide. Dont la course se régénère par son intensité au cœur d’un dessin d’ensemble évoquant une rosace.

L’exécution ne se veut pas nécessairement d’une élégance acérée proche de l’univers rigoureusement maîtrisé de la chorégraphe flamande Anne Teresa de Keersmaeker, artiste à laquelle le titre de l’opus peut ramener à l’Ecole de formation fondée en 1995, PARTS (Performing Arts Research and Training Studios). Mais comme chez cette dernière et l’Américaine Lucinda Childs ou la Française Karine Saporta, Il ne s’agit ni d’opposer ni de reproduire la musique. Danse et musique se rencontrent de manière non systématique et se répondent par le biais de la répétition notamment.

Force cosmique du son

Interprétée live, la colonne musicale enchaine un travail fin sur «la distorsion», refusant toute brisure entre l’Orient et l’Occident. Elle tire son envie d’entendre battre le cœur du son de l’œuvre novatrice de l’Italien Giacento Scelsi ne vivant que pour la transcendance. Cet homme secret, insaisissable bouscula les fondements mêmes de la composition musicale en faisant d’enregistrement d’improvisations et dont l’ouvre est le fruit de transcripteurs multiples.

Délaisser les enchaînements des sons, mais se cristalliser sur le son lui-même, sa vie ou son immobilité. La façon singulière de vivre la musique de l’Italien ne découle pas de préceptes esthétiques, mais d’expériences intérieures, méditatives. Comme à sa manière, la danse, chez Sarah Waelchli. Est-ce un hasard si la signature graphique de Giacento Scelsi, d’une grande pureté, un rond surplombant une ligne, est reconduite au plan de la chorégraphie et de sa forme pour  «Part»?

Orientalisante et électro chamanique, la partition se révèle tour à tour pulsionnelle, atmosphérique et rythmique. Elle s’inspire aussi de l’Américain Steve Reich et d’une «base easy listening venant envelopper la dimension folle et psychédélique», souligne en entretien le musicien et compositeur Stéphane Gontiès qu’accompagne sur scène Nicolas Monguzzi aux percussions. D’où des cellules rythmiques ou patterns, qui s’enchaînent, se chevauchent, montent, descendent, au gré de glissements subtilement dosés, d’infimes variations.

Régénérations

La chorégraphie se régénère ici autant qu’elle s’exténue par la figure du cercle inlassablement dansé, interrogé, repris. Marches, pas croisés, glissé, chassé, courses, suspensions au point zéro avec ce dandinement sur des demi-pointes rappelant la cour de certains échassiers, sauts comme happés vers l’arrière ou fléchés avec une jambe repliée en accent circonflexe, équilibres inversés. Ces formes simples se combinent de manière tour à tour relâchée et rigoureuse.

Des parcours aussi en rotation sur soi, bras repliés façon boxe ou formant des faux, pour un vertige qui permet des séquences évoquant les danses traditionnelles tournées en rond – gigue et branle. La ronde est ici puissance d’intégration sociale. Mais elle a aussi une fonction identique à celle des échangeurs scandant les immenses autoroutes américaines. Soit réaiguiller et redistribuer parcours et trajectoires comme le ferait un système cardio-vasculaire.

Pièce rêvée

Tout n’aurait été qu’un rêve tandis qu’une danseuse étendue se relève, offrant un nouveau tracé mouvementiste et de vie afin de régénérer une communauté que l’on devine asservie. Margaux Monetti réagit ainsi de manière synchrone aux impulsions musicales qui la font osciller telle une note sur une portée. Ou se figer dans une posture inspirée de celle dite du «poirier».

Cette piste de décollage est ainsi balisée de lumignons. L’installation s’ouvre par un lapinou rétro-éclairé posé près de la danseuse endormie, souvenir de chevet des chambres de l’enfance. Les luminaires de «brocante arty» formeront bientôt trois totems sculpturaux. La seconde partie est ainsi rythmée par des installations lumineuses qui peuvent déboussoler les horizons d’attentes de la pièce bien faite.

Etats seconds

A l’instar de la grande prêtresse de la danse-théâtre Pina Bausch, l’artiste genevoise réinjecte dans «Part» le rêve perdu, comme si au-delà des errances et drames de la vie et de la scène, elle se ressourçait à ces parcelles de compréhension du monde et de l’espoir d’un nouvel envol communautaire, seule force créatrice. «N’amoindrissez pas le sens de ce que vous ne comprenez pas», avance encore Giacinto Scelsi.

Née à Genève en 1988, formée au Ballet Junior et à la Folkwang Universität der Künste, une école pluridisciplinaire située à Essen, est l’un des espoirs suisses de la décennie en danse contemporaine. Du son travail , se détachent des états de corps somatiques en déshérence inconsciente interrogeant des états liés au stress (Lost Threads). Ou une géométrie ludique inspirée de la marelle et de la préhistoire du jeu vidéographié, Pac-Man (Walk to the 10). Ne pratique-t-elle pas assidument la danse classique et la grimpe pour pousser toujours plus loin les possibilités et expressivités physiques de ses chorégraphies se traduisant au plateau par une puissante corporalité?

Part. L’Etincelle-MQJ, 18 bis Av. Ste Clotilde. Genève. Jusqu’au 8 juin. Rés.: 022 545 20 20. Rens. :www.mqj.ch. Vidéo sur : Sarah Waelchli on vimeo