«Prolétaires de tous les pays, connectez-vous!»

Syndicalisme • En Belgique, une plateforme E-Tuned se bat pour une numérisation équitable du travail. Ailleurs, notamment dans les pays anglo-saxons, d’autres sites dédiés à la défense des travailleuses et travailleurs sont aussi mis en place. (Par Michaël Verbauwhede, paru dans Solidaire)

«Numérisation». Le terme hante les conseils d’entreprise. Comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des travailleurs. Dans la bouche des patrons, il est rarement synonyme «d’avancée sociale». Mais la technologie pourrait également permettre de… renforcer les travailleurs et leurs organisations. D’abord en connectant les travailleurs entre eux: Facebook ou WhatsApp ont ainsi été utilisés par les chauffeurs de taxis en lutte contre Uber. En Belgique, ce sont les coursiers Deliveroo qui ont réussi à organiser ainsi leur grève de l’hiver dernier.

Mais les plates-formes numériques comme Uber et Deliveroo ne sont que la face la plus visible de l’iceberg de la révolution numérique. Le futur? «L’usine intelligente» ou «smart factory» de la «quatrième vague d’industrialisation». Il est encore difficile d’imaginer et de déterminer avec précision l’impact de la «quatrième révolution industrielle». Elle est capable du meilleur (réduction collective du temps de travail par exemple), comme du pire. Le patronat et le gouvernement belges l’ont bien compris. Dans le cadre de leur Pacte National pour les investissements stratégiques de septembre, ils développent «leur» plan pour accompagner la révolution numérique: flexibilisation, intensification du travail, etc. servent la hausse du profit des grandes entreprises. Pour les patrons, «industrie 4.0» rime avec «exploitation 4.0».

Résistance 4.0

Mais les travailleurs développent eux aussi leur agenda. Une résistance 4.0. La Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) Liège-Huy-Waremme vient de créer un réseau pour promouvoir l’échange entre les syndicats d’études et d’expériences concernant la numérisation. E-Tuned (pour Electronic – Trade Union Network for an Equitable Digitalization), lancé en novembre 2018, est une plate-forme syndicale qui se bat pour une numérisation équitable – entendez, qui profite aussi aux travailleurs. «On voulait rajouter “durable”, mais cela devenait trop long», rigole Yoann Jungling, jeune syndicaliste à la FGTB liégeoise et cheville ouvrière du réseau. «Notre point de départ est de dire que la numérisation peut avoir de bons côtés, notamment au niveau environnemental. Donc le but n’est pas d’empêcher les nouvelles technologies, au contraire.»

Mais pourquoi avoir créé un réseau international? «Uber, Amazon, le crowd-working: toutes ces entreprises adoptent une logique internationale. Elles se développent partout. Or les syndicats adoptent encore trop souvent des réponses locales ou nationales. Cette plate-forme syndicale veut combler cette lacune: adopter une réponse internationale à leur stratégie internationale.»

Le réseau met en lien des syndicalistes d’un grand nombre de pays occidentaux, aussi outre-Atlantique: «Nous sommes en contact avec la CGT française, la CGIL italienne, les syndicats espagnols, la FTQ québécoise…» explique le syndicaliste liégeois. Le réseau permet de se rendre compte que des luttes se développent sur tout le continent, dans des secteurs différents, avec des victoires importantes à la clé. Yoann Jungling: «Saviez-vous qu’au Danemark, les syndicats ont obtenu qu’une plate-forme numérique de nettoyage à domicile couvre ses travailleuses (femmes de ménage) par une Convention collective de travail? Ou qu’en Suisse, en fonction des cantons, les livreurs à vélo bénéficient de conditions de travail beaucoup plus avantageuses que chez nous? Le syndicat allemand IG Metall vient lui de sortir un comparatif des plates-formes de crowd-working sur les conditions de travail d’une plate-forme à l’autre».

L’objectif d’échange d’informations et d’études entre les syndicats est d’autant plus utile qu’il émane de syndicats parfois très différents (des métallos allemands aux femmes de ménages danoises, en passant par les livreurs à vélo espagnols), pas toujours amenés à se rencontrer. Mais qui tous font face à des destructions de leurs conditions de travail, imposées par les dirigeants d’entreprise et leurs gouvernements, au nom de la «numérisation».

Des plates-formes pour organiser les travailleurs

Mais des technologies se développent aussi pour organiser les travailleurs. Coworker.org en est un exemple. Cette plate-forme en ligne permet de «lancer, d’exécuter et de gagner des campagnes» (comme le proclame son site internet) pour améliorer les conditions de travail. 43’000 travailleurs de Starbucks sont ainsi connectés via la plate-forme et ont lancé une série de campagnes. Autre plateforme: Workership. C’est une plate-forme dont le but est de rassembler et d’identifier les priorités des travailleurs. Elle est une aide pour les syndicats pour créer des cahiers de revendications et les soumettre aux travailleurs.

Bien sûr, ces «syndicats 4.0» n’en sont encore qu’à leurs débuts. Mais si le monde du travail s’en empare, ces nouvelles méthodes pourraient bien décupler la force de frappe des travailleurs organisés.

Comme le conclut The Economist: «Pour l’instant, les syndicats semblent encore faibles. Le nombre de leurs membres continue de diminuer. Mais l’histoire montre que le rapport de forces entre le travail et le capital est en constante évolution. Les dernières décennies ont été dures pour le monde du travail, en grande partie à cause des changements technologiques. Mais la technologie peut aussi être la chose qui l’aide à redresser la situation.»

 

Infos sur www.e-tuned.org, www.homme.coworker.org, www.workership.org