Pour quelques barils de plus

Droits humains • Expropriations, intimidations, les grandes compagnies pétrolières et les banques qui les soutiennent ferment les yeux lorsqu’il s’agit de faire des profits. Trois militants écologistes venus d’Afrique et d’Asie en témoignent. (Par Eric Serres, paru dans L'Humanité)

La semaine a été compliquée pour les militants écologistes et leurs invités de l’étranger, Ilham Rawoot, Florence Sitwaminya, venues d’Afrique, et René Pamplona, des Philippines à fin mai. Hués par les actionnaires lors de l’assemblée générale de Natixis à Paris, menacés de garde à vue par la police lors de la distribution de documents devant le siège de Total, ils ne s’attendaient pas à un tel accueil. Présents afin de donner des explications, mais aussi interpeller le pétrolier Total et les banques françaises impliqués à divers degrés dans des projets pétroliers ou d’extraction minière, ils n’ont finalement rencontré que mépris. Pas la moindre empathie face aux menaces qu’ils encourent à vouloir défendre leurs terres, les communautés et le climat.

Ainsi llham Rawoot, des Amis de la Terre Mozambique, partie à la rencontre de Christophe Viprey, directeur général de BPI Assurance Export – très investi dans les aides à projets gaziers dans son pays -, s’est vu répondre: «Notre seule responsabilité est de financer les projets, pas de savoir ce qui se passe sur le terrain.» Et pourtant, chaque année, plus de 200 militants écologistes sont assassinés à travers la planète, sans compter ceux qui se voient menacés, emprisonnés…

Des dégâts humains, mais aussi environnementaux

Assis sur un trésor gazier, le Mozambique, avec ses milliards de mètres cubes de gaz à sortir, est l’exemple même de la rapacité des multinationales et de leurs soutiens: «Dans la province de Cabo Delgado, Total, Technip – société française spécialisée dans l’ingénierie de l’énergie – et EDF espèrent tirer profit de l’abondance du gaz», explique lIham, qui rappelle que ces trois entreprises sont aussi soutenues par la Banque publique d’investissement (BPI), mais aussi Natixis, Société générale, Crédit agricole et BNP Paribas.

Pourtant, au-delà de cette nouvelle quête d’hydro-carbures qui fait espérer le gouvernement du Mozambique, ce sont les méthodes qui terrorisent la jeune femme: «Tout cela s’accompagne d’une militarisation accrue et de la présence de sociétés internationales privées de sécurité. L’État n’hésite pas, afin de répondre aux exigences des multinationales, à déplacer des populations ou encore envoyer des communautés de pêcheurs à plus de 10 km des côtes. Loin de leur activité.» Dégâts humains, donc, mais aussi environnementaux. La zone côtière, concernée par ce futur marché du gaz, abrite une faune et une flore exceptionnelles, certaines espèces considérées en danger par l’Union internationale pour la conservation de la nature, ainsi que des écosystèmes rares. «Il y a aussi la flore et la faune de l’archipel des Quirimbas, réserve de biosphère reconnue par l’Unesco qui est aujourd’hui menacée», termine Ilham Rawoot.

Même continent, même combat pour Florence Sitwaminya, native de la République démocratique du Congo. Cette membre du Creddho – organisation engagée dans la défense, la promotion et la protection des droits humains et des ressources naturelles – travaille sur les impacts des projets de Total sur le Parc national des Virunga, patrimoine mondial de l’Unesco, où d’importantes réserves de pétrole sont suspectées: «Les meurtres, les enlèvements, les menaces sont fréquents pour tous ceux qui s’opposent à ces projets ou défendent leurs droits ancestraux. Moi-même j’ai été menacée.»

Menaces qui n’ont pas de frontières et encore moins de limites. René Pamplona, coordinateur du programme Ciel (Convergence of Initiatives for Environmental Justice), mène aux Philippines une campagne contre les projets de mine d’or et de cuivre de Tampakan, contre la centrale à charbon Sarangani Energy, financée par la Banque mondiale, et le projet de mine de charbon du lac Sebu, dans le Sud. Il témoigne surtout des pressions exercées sur les populations et du massacre ayant eu lieu près du lac Sebu, fin 2017: «Les militaires ont tué 8 personnes, en ont blessé 5 autres dans une petite communauté près du lac. Tous ces projets miniers ont besoin de beaucoup d’eau et privent les populations de moyens d’irrigation. Pour éteindre les révoltes, l’État met donc des gens pour surveiller.»