Une guerre sale qui ne dit pas son nom

Colombie • Les exécutions extrajudiciaires perpétrées par l’armée pour faire du chiffre n’ont jamais cessé. Des responsables ont même été nommés aux plus hautes fonctions dans l’armée. (Par Cathy Dos Santos, Paru dans L’Humanité)

Les Mères de Soacha, primées en Espagne pour leur combat, dénoncent les assassinats extrajudiciaires commis en Colombie. (Elisabet Cortiles - AIC)

Ils croyaient en El Dorado. En guise de trésor, ils ont reçu des balles de plomb aussi lourdes que de l’or. Diego Alberto Tamayo Garcera, Victor Fernando Gomez Romero, Jader Andrés Palacio Bustamante, Julio César Mesa Vargas ou encore Jhonatan Orlando Soto Bermudez sont quelques-uns des jeunes défavorisés issus de Soacha, une des municipalités les plus pauvres du département de Cundinamarca, en Colombie, à avoir subi ce triste destin. En 2008, on leur avait fait miroiter un emploi dans le nord du pays.

Sans nouvelles, leurs familles s’inquiètent, et se rendent à la police pour signaler leur disparition. Leurs corps seront retrouvés dans des fosses communes. Pour l’armée, ils sont tombés au combat à Cimitarra et à Ocaña. Les parents s’indignent. Les autorités, sous la main de fer d’Alvaro Uribe, le président extrême-droitier de l’époque, multiplient alors les déclarations contradictoires selon lesquelles ces jeunes gens sont des trafiquants de drogue, puis des paramilitaires, pour enfin les présenter comme des guérilleros morts au combat. Les expertises médicales prouveront qu’ils ont été assassinés quelques jours seulement après leur enlèvement, contredisant ainsi la version officielle.

Vague d’indignation autour du scandale des «faux positifs»

Sous la pression d’une opinion publique choquée, le général Mario Montoya présente sa démission en décembre 2008. Le geste tend à étouffer l’ampleur du phénomène des exécutions extrajudiciaires perpétrées par la police et l’armée, connues sous le nom de «faux positifs». Ces assassinats – dont les victimes sont socialement défavorisées – ne sont pas une chose nouvelle. Ils visent à gonfler les chiffres des forces publiques dans le cadre de la lutte sans limites contre la guérilla dite de «sécurité démocratique» promue par Alvaro Uribe. L’appât du gain n’est pas non plus étranger à ces abjects procédés: pour chaque jeune de Soacha tué, les exécutants percevaient une récompense d’un million de pesos colombiens.

Le scandale des «faux positifs» avait alors soulevé une vague d’indignation. Mais les mesures ont été minimes: des dizaines de limogeages et quelques condamnations de-ci de-là. Pis, dans les faits, ces pratiques n’ont pas cessé et ont même ressurgi sur la scène publique, à la suite de la parution en mai d’un reportage dans le quotidien The New York Times. Selon les témoignages de trois gradés colombiens, des soldats auraient reçu des instructions visant à augmenter le nombre de morts et de détentions, a rapporté le journal états-unien. La «procaduria» – institution publique chargée de contrôler les agissements des fonctionnaires – cherche désormais à faire la lumière sur «la présumée implantation d’une politique qui pourrait être similaire à celle des faux positifs».

L’enquête vise le général Nicacio Martinez, promu à ce poste en décembre 2018 par le président Ivan Duque, fils putatif d’Alvaro Uribe. En février, Human Rights Watch (HRW) n’avait pas eu de mots assez durs pour dénoncer l’ascension aux plus hautes fonctions des forces armées de neuf généraux soupçonnés de participation directe ou indirecte à ce type d’assassinats. «Les autorités devraient impulser de sérieuses recherches contre ces généraux et non les désigner aux postes les plus importants de l’armée», avait alors tancé José Miguel Vivanco, le directeur de l’ONG pour les Amériques.

Promotion expresse de militaires

Face à la levée de boucliers, le chef de l’État a demandé la création d’une commission chargée d’étudier les pratiques des opérations militaires afin d’établir «une analyse sérieuse de tous les ordres manuels et documents opérationnels» pour constater «s’ils sont conformes aux normes internationales et nationales en matière de droits humains et en matière de droit international humanitaire», a souligné Ivan Duque. Mais, dans la foulée, le général Nicacio Martinez a bénéficié le 5 juin d’une nouvelle promotion, le Sénat élevant son rang à quatre soleils, soit la plus haute distinction de son corps. D’octobre 2004 à janvier 2006, l’homme était second du commandement de la 10e brigade de blindés. Une brigade pointée du doigt par le ministère public comme responsable d’au moins 283 exécutions extrajudiciaires dans les départements de La Guajira et du César.

La séance parlementaire a privilégié la défense de l’institution au détriment de l’éthique. Le Centre démocratique d’Alvaro Uribe a été le plus véhément dans la défense du général; la sénatrice Paloma Valencia qualifiant l’homme de «héros de la patrie» pour ses faits d’armes contre l’ancienne guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie, aujourd’hui démobilisée. «Ils veulent nous diviser entre ceux qui aiment les forces armées et ceux qui ne les aiment pas. C’est un mensonge», a déploré Gustavo Bolivar, de la Liste de la décence.

Le ministère public a recensé au moins 2 248 exécutions extrajudiciaires entre 1998 et 2014, dont 97% sont survenues entre 2002 et 2008 durant les mandats d’Alvaro Uribe. Les organisations des droits de l’homme font quant à elles état d’un nombre d’homicides autrement plus important, en avançant un chiffre qui pourrait dépasser les 4’000 meurtres. La haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, Michelle Bachelet, a de son côté avancé le nombre de 12 cas de «faux positifs» en 2018, perpétrés par la police et par l’armée, dont les premières victimes sont la population civile.

Malgré les accords de paix survenus en 2016, la guerre sale a toujours cours, en dépit des déclarations du président Ivan Duque, toujours prompt à donner des leçons de démocratie à ses voisins.