Des investissements douteux légitimés

Suisse • Le Conseil fédéral rejette sèchement l’initiative «Pour une interdiction du financement des producteurs de matériel de guerre» portée par la gauche. Trop compliqué et anti-économique selon le gouvernement.

Soutenue par le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), les Jeunes Vert-e-s et plus de quarante autres organisations, l’initiative «Pour une interdiction du financement des producteurs de matériel de guerre» a été déposée en été 2018. L’initiative populaire veut interdire le financement des producteurs de matériel de guerre dans le monde. Elle prévoit, à cet effet, d’interdire à la Banque nationale suisse (BNS), aux fondations et aux institutions de la prévoyance publique et professionnelle de financer les entreprises dont plus de 5% du chiffre d’affaires annuel proviennent de la production de matériel de guerre. Elle demande, par ailleurs, que la Confédération s’engage sur les plans national et international en faveur de la mise en place de conditions analogues applicables aux banques et aux assurances.

Cynisme gouvernemental

Pour le Conseil fédéral, qui a appelé le 14 juin à refuser l’initiative A l’en croire, la proposition n’est pas efficace et elle nuirait à la place financière et l’économie suisses. «Comme un portefeuille de placement d’ampleur mondiale peut comprendre des parts de plusieurs milliers de sociétés, il ne serait guère possible de mettre en œuvre l’interdiction de financement en engageant des moyens raisonnables», estime le gouvernement. Si les institutions restreignaient leurs placements, cela conduirait à une concentration problématique de risques et porterait atteinte massive aux actifs privés, «en privant les citoyens de possibilités de placement courantes sur le marché international». Bigre!

Le gouvernement reconnaît aussi cyniquement que l’initiative «pourrait aussi constituer un précédent pour d’autres exigences liées, par exemple, au tabac, à l’énergie issue du charbon, à l’eau ou aux denrées alimentaires». Il craint aussi que les PME locales de l’industrie des machines, des équipements électriques et des métaux soient pénalisées et jugent irréaliste l’interdiction de financer l’industrie de l’armement à l’échelle internationale. N’en jetez plus!

Pour le GSsA, la position gouvernementale «manque de courage». Rappelant que la BNS a investi en 2019 plus de 2 milliards de dollars chez des producteurs d’armes américains. «Il est décevant que le Conseil fédéral revienne vers les initiant-e-s sans même proposer de contre-projet» déclare le secrétaire du GSsA, Thomas Bruchez. «L’exigence d’investissements durables est soutenue par un large public. Le débat actuel sur les investissements dans les énergies fossiles en est le reflet. L’initiative sur le commerce de guerre ouvre la porte à une réglementation plus stricte dans d’autres domaines.» Luzian Franzini, co-président des Jeunes Verts, partage cette conviction: «Depuis que nous avons lancé cette initiative, de nombreux fonds de pension ont cessé d’investir dans l’armement, ce qui démontre que ces financements n’ont rien de nécessaire.» «Nous sommes cependant optimistes sur le fait que la population corrigera cette décision erronée dans les urnes», conclut Thomas Bruchez.

Déni écologique de l’armée

Quelques jours auparavant, le Conseil national a pleinement contenté Viola Amherd, cheffe du département, en approuvant, sans coup férir, le message sur l’armée qui fixe une enveloppe de plus de deux milliards de crédits d’investissements pour l’armée. «On y trouve des crédits pour l’acquisition de 271 nouveaux camions (pour un montant de 150 millions). La flotte de l’armée comprend actuellement environ 2500 camions qui doivent être remplacés périodiquement. En moyenne, l’armée consomme donc 175 camions par an. L’armée ne se sent visiblement pas concernée par les mobilisations pour le climat qui secouent la Suisse depuis des mois», commente le GSsA.