Huis clos entre vivants et illusions perdues

THEATRE • Nœud familial troublé, «Juste la fin du monde» de Jean-Luc Lagarce atteste de l’intensité de la comédienne tchekhovienne Barbara Tobola, piégée par une vie empêchée. Déroutant et incertain miroir de nos existences.

"Juste la fin du monde". Photo: Carole Parodi

C’est la dernière pièce du dramaturge français Jean-Luc Lagarce, qui sait qu’il va mourir de sida. C’est donc l’histoire de Louis (Christian Scheidt) qui va mourir. Il fait retour à sa famille non revue depuis plus d’une décade, pour leur confier exactement cela, qu’il va mourir. Nous sommes un dimanche, le jour des réunions de famille, précisément. Il y a là son frère cadet Antoine (Xavier Fernandez-Cavada aussi tendu et au bord de l’implosion que lorsqu’il jouait en 2011 le Scum Manifesto de Valerie Solanas au T50) et son épouse Catherine – Camille Bouzaglo en mode faussement nunuche plaintive et désertification intime. Enfin la  Mommy à Louis – Anne-Marie Yerly semblant s’extraire d’une antique tragédie, bande annonce de ce qui va advenir compris.

Pour sa version au grand écran de la pièce, fuyant le théâtre filmé, «Juste la fin du monde» (auréolée du Prix du Jury à Cannes en 2017) avec casting de stars allant chercher loin en leur statut d’cônes pour marques de luxe – Seydoux, Baye, Cotillard, Cassel et Edel – , le cinéaste québécois Xavier Dolan, 27 ans, aussi précocement talentueux que la dramaturge et metteur en scène français Jean-Luc Lagarce disparu à 38 ans du sida, privilégiait les visages comme autant de paysages en gros plans.

Album de famille

Au Théâtre de l’Orangerie, la metteure en scène Nathalie Cuenet, elle, infuse des sachets tension dans des atmosphères de rituels familiaux dominicaux tissées de non-dits, désespérances, destins inassouvis et ressentiments dignes d’un Tchekhov. Coté cinéma, elle offre un possible écho au film de Xavier Dolan. Soit une belle séquence autobiographique dévoilant la projection sur un rideau de tulle d’images vernaculaires. Le thème central de l’œuvre (théâtre, journal et autres écrits) de Jean-Luc Lagarce, n’est-il pas l’étude des figures de la perte de soi?

Que voit-on dans ces souvenirs filmés? En lisière de plan d’eau, la famille Cuenet et un ami bamboche pré-adolescent blondinet s’extraient d’un flux imagé ralenti à l’extrême, presque de l’image par image fondue-enchaînée. D’où l’impression à la fois d’une épiphanie et d’un crépuscule façon poésie d’images malades du cinéaste français, Philippe Grandrieux (Sombre, Un Lac). On retrouve ainsi derrière la vie de Louis adulte, l’«enfantôme» qui bivouaquait en terres d’insouciance. Cet âge des possibles, où la réalité peut encore se replier tel un mouchoir en poche. La séquence rime avec les sorties, le dimanche jadis, évoquées par la mère.  Elles se déroulaient sous la houlette du père depuis défunt, au volant d’une voiture voulue rouge et affichant un noir d’usine.

Langue en quête de justesse

Jean-Luc Lagarce pratique un théâtre ouvert. Loin d’enfermer le sens, la phrase y est soumise à des questionnements multiples et des doutes. Continument, les personnages se corrigent incessamment comme taraudés par l’anxiété de ne pas mettre au jour la bonne formulation, la conjugaison et l’accord idoines. Ou comment réfléchir sur le théâtre dans le temps même où il s’écrit. Sa langue est bien là, du moins dans sa quête tendue du mot juste, dans ce bégaiement qui trahit un hiatus du langage et de la pensée.

Cette musicalité en forme de scratching disque rayé est passée dans son meilleur par Barbara Tobola dans le rôle de «la petite dernière» de la famille, mi lolita rebelle (bras et doit d’honneur au frère aîné, Antoine parce qu’il le vaut bien), mi contemplative durassienne sanctuarisée dans une attente infinie exhaussant et minant son être. En entretien, l’une des meilleures actrices de sa génération précise à propos de langue de l’auteur: «Comme si les phrases ne parvenaient pas à commencer. Ou alors qu’elles ne peuvent guère prendre leur élan pour exprimer voire finir ou se réaffirmer.”

Il y a ainsi une volonté appliquée et inquiète des personnages à dire précisément. De chercher le mot juste. «Pour s’élever, d’une certaine manière, au-dessus de leur condition linguistique. Ne s’adressent-ils pas à Louis, le frère écrivain, auteur reconnu et adulé, parti vivre dans la capitale? Ils ont ainsi un vrai souci pointilleux de corriger chaque phrase pour aller dans un présent qui piétine», relève la comédienne  d’ascendance polonaise. Un temps défini avec des reprises inlassables, n’osant pas avancer».

Suzanne en son domaine

Animée du désir de réunir les protagonistes, Suzanne est un personnage complexe. A la fois «extra-lucide» sur ce qui se joue en elle et au sin de la famille, elle est une femme-enfant un brin rebelle. Coulée en un legging rose pâle, de fines blanches sneakers et un t-shirt affichant fleurs et papillons stylisés en noir-blanc. Ne s’agit-il pas aussi de l’enterrement vivant d’une famille et de ce lui à venir du frère au milieu de plantes et fleurs distillant les funérailles de soi, présentes et à venir.

La jeune femme enfant ne peut se résoudre à quitter la maison de la mère. Partageant sa trousse de maquillage avec elle, la jeune femme aguiche son frère Louis. Dont elle loue l’immobilité dans la vie et au cœur de son imaginaire à elle. Epaule dénudée, chaloupant ses lignes de corps, l’actrice est de cette physicalité en creux. Qui croit encore à une diction au souffle prêt et à un corps habité chez une comédienne par ailleurs sportive de haut niveau (ski, snowboard, escrime).

Sa Suzanne ne manque pas d’assurance souveraine, Certes tout ce qu’elle possède semble être à crédit. Mais voyez celle qui fut autrefois une marionnettique Barbie pour l’un des plus grands rôles du répertoire, Nora (Une Maison de poupées d’Ibsen monté par Anne Bisang en 2004) dégustant une à une des framboises fichées à ses doigts. Elle est alors animée de cette passion singulière de celle qui se sait chez elle. Et elle ne peut à uniquement se réduire à se naufrager entre les parois spectrales de sa maison de poupées asexuées, où toute vie amoureuse semble rester lettre morte.

Chœurs de l’inconscient

L’un des choix de mise en scène est de faire station musicale par le top 50, reflet du goût de l’auteur pour la chansonnette pop, qui « nous emmène, à l’en croire, dans des univers incroyables ». Pareil à Alain Resnais (On connait la chanson) ou Lars von Trier (Dancer in the Dark), cette colonne sonore passée a capella par la famille de Louis commente sans en fermer le sens Du transgenre rock métissé de soul-funk, David Bowie.

Le voilà donc, nous contemplant derrière la baie de la serre, éclairé comme au cœur d’un diorama. Son regard fore le public au lointain. Plus tard, il s’adressera à lui faisant de sa disparition un récit messianique, un acte d’écriture sur le vif per se. Louis – Christian Scheidt en pantin disloqué – est au seuil d’une révélation mortuaire refait surface en biotope familial dominical. Pour sa mort à venir, si proche. Comme le dramaturge Jean-Luc Lagarce qui s’éteindra quelques mois après avoir achevé cette pièce dans une pension berlinoise en 1990. Parce qu’il pense qu’il s’agit d’un événement qui fait de lui un porteur de message «extraordinaire».

Mais les êtres qu’il a davantage abandonnées que quittés l’accueillent comme un étranger. Excepté Suzanne qui veut retarder son départ. Pour vivre encore un peu de sa présence. Mais, comme les autres, elle ressent cette béance entre sa vie avortée et la sienne, difficile à combler. N’est-il pas mort il y a déjà fort longtemps, se coupant de leurs existences par trop immobiles et ordinaires ? Etrange jeu de miroir entre le héros Louis, le fils aîné, le préféré de la mère et le frère moins aimé, la jeune sœur et la belle-sœur. Où tout ressurgit pour mieux s’effacer, retrouver l’oubli de traces disparues. Nulle parole n’est perdue mais toutes sont oubliées en attendant que nous reviennent par l’écriture de Jean-Luc Lagarce – qui les met en doute – des parties de ce que nous savons sans le savoir.

Bertrand Tappolet

«Juste la fin du monde». Théâtre de l’Orangerie. Jusqu’au 4 juillet. Parc La Grange, Genève Rens.: www.theatreorangerie.ch