Vies confisquées

THÉÂTRE. FESTIVAL OFF D'AVIGNON • Ecrit lors des vagues de suicides touchant des entreprises françaises, «Burnout» d’Alexandra Badea rend compte au scalpel d’un mal du siècle, le phagocytage du vivant par la méritocratie et le coaching performatif. Vertigineux.

Le corps épuisé, effondré et plaqué à terre de "Burnout". Photo: Lucile Nabonnaud

Mise en scène comme une partition montant en spirale jusqu’à l’effondrement de l’être par Marie Denys, «Burnout» signée d’Alexandra Badea impressionne et questionne par sa manière contrastée de témoigner comment des êtres – une jeune cadre dynamique et un responsable des RH qui doit l’évaluer – peuvent se conformer strictement aux ordonnances et mots d’ordre délivrés par le management. Et qui participent à les miner, voire les tuer. La pièce montre à merveille comment Ils sont colonisés par les slogans anxiogènes de l’univers méritocratique du travail intensif, extensif, sacralisé comme la valeur suprême et le seul sens à donner à une présence sur terre.

Nulle forme de représentation n’est immortelle. Sauf l’ombre. Une voix féminine suave et ciselée façon assistante vocale de smartphone infuse d’abord. Hors cadre dans le noir, la voix se dilate pour une présentation de soi façon coaching marketing. Le discours évoque de loin en loin celui d’une Marissa Mayer, l’ex PDG de Yahoo! connue pour son optimisation maximale des rythmes de vie et de rentabilisation du temps tous azimut.

Sensiblement monté sur un rectangle de papier absorbant les sons comme un ring oublieux des coups et douleurs, Burnout est intelligemment prolongé par une écriture de plateau muette proche d’un théâtre atmosphérique. Ce tableau scénique est inspiré par Extrémophile que signe aussi la dramaturge et romancière française d’origine roumaine Alexandra Badea. Depuis 20 ans, ses pièces solidement documentées sont parmi les meilleurs sismographes de nos sociétés contemporaines.

Etouffement du vivant

Par son flot hémophile de paroles exsangues, répétées en boucle, l’Executive Woman cherche-t-elle davantage à se convaincre du bien-fondé de formules et slogans creux que d’emporter l’adhésion de son auditoire ? Possible tant l’hyperprésence dit déjà l’absence et l’exil hors du monde et du réel, dans la glaciation de l’être qu’est le burnout. Et son corollaire, la dépression abyssale.

La metteure en scène Marie Denys relève dans sa note d’intention que son propos «dépasse le burnout relatif au monde du travail». A l’en croire, c’est un mal qui se dilate dans tous les secteurs de la société. Au professionnel comme au privé. «Il s’agit d’une perturbation plus profonde. L’étouffement du vivant. Le piège qui se referme sur l’humain…» . Il traduit «la perte de nos aspirations essentielles, de nos liens à l’élémentaire, au minéral. La perte de notre rapport intime au temps.»

«Ne pas lâcher»

La comédienne Hélène Tisserand incarne avec un détachement souverain une cadre dynamique vite constellée d’affaissements corporels – pied qui se tord, corps plaqué au sol par la gravité du burn-out puis l’impact de la dépression. Elle est alors trait pour trait le stade ultime d’un épuisement total du corps. Disloqué, ce dernier refuse littéralement de répondre aux ordres qu’on lui donne. Il ne bouge plus. Il ne s’actionne plus. Comme une machine en panne.

Dès l’entame, elle prend la parole au micro dans le noir: «Travailler plus c’est possible. Dix heures par jour. Je peux même monter à douze si je veux…. Je travaille plus et je mérite plus. De plus en plus». Au menu du temps à gagner en perdant sa vie: manger devant l’écran de l’ordinateur, ingurgiter des plats Weight Watchers planifiés hebdomadairement. Mettre ses objectifs dans des cases mnémotechniques disséminés sur tout support. «Mon cerveau est plein de post-it», entend-on. Cette cadre dynamique fait partie des personnes les plus menacées par le burnout. Celles qui s’investissent dans leur travail au-delà de la normale. A l’instar de perfectionnistes, elle court un risque accru.

Eternel présentéisme

La jeune femme vit dans l’angoisse d’oublier «ce que j’ai appris en formation» notamment. Au-delà de l’extrême concentration de l’être et de la dilation de la rentabilité au travail à toutes les sphères de l’existence, marquent le refus de la sexualité identifiée à une perte de temps réservée aux loosers et le culte de la prime. Moralité? «Même quand je ne suis pas au travail, je travaille».

Plutôt que de développer un noyau d’expériences à partir de ces états toniques, le corps se naufrage petit à petit dans la répétition ad nauseam, telle une ritournelle coercitive. Elle se prépare pour son entretien annuel avec l’évaluateur des Ressources Humaines (Pierre-Marie Paturel, animal) pour qui la «médiocrité est la pire des choses». L’instant T est censé être le sésame rituel vers un monde de reconnaissance. Mais est-ce un leurre ?

Pertinent apparaît le choix de moduler le matériau d’une langue venue de marketing, de la politique et de la pub se déploie comme une œuvre minimaliste contemporaine sérielle à la Steve Reich ou Philippe Glass. Des phrases motifs sont répétés avec parfois une intonation différente: «Travailler plus. De plus en plus»; «Je vis avec la peur d’oublier». La mise en voix en vient à introduire des tirades enregistrées, à accélérer le débit de parole, à être dans la structure moléculaire, atomique des mots en privilégiant le chuchotement. Tuiler ou mixer in fine jusqu’à parasiter la partition du RH évaluateur avec celle de l’évaluée. D’où la création d’une forme de babil absurde, de bruit blanc, de rythme de slogans qui pénètre et trouble l’écoute du spectateur.

Au-delà

Au trop plein des mots exsangues du management tyrannique de soi succède la dilation de l’être travaillé par la contemplation, le dessaisissement, voire la dépression abyssale. On en a l’illustration au cœur de la seconde partie taiseuse tirée d’«Extrêmophile» de la même Alexandra Badea. Se déploie ainsi un épisode de plongée dans les hauts fonds sous-marins d’une scientifique venue participer à la destruction d’un biotope précieux à l’écosystème terrestre pour servir les intérêts d’une multinationale. Même si aucune parole d’«Extrêmophile» n’est dite au plateau, cette pièce décrit trait ce que vit la cadre d’abord enthousiaste puis démantelée par les stimuli du travailler plus: «Tu subis un algorithme décisionnel aléatoire en faisant semblant que c’est ton choix.»

L’ensemble des tensions et intentions jusqu’alors accumulées trouvent alors moins leur résolution qu’une métamorphose dans le vide intersidéral d’une vie privée d’affect, de sens et de temporalité. Ceci avant de déboucher sur la renaissance ou rebirth baignant les extrêmes profondeurs: «Tu commences à oublier tous les préfabriqués de la pensée commune / Tu vas t’écrire toute seule.» Plutôt que d’y pister une dépression sans fond, Marie Denys voit dans cette immersion dans les grands fonds, «la métaphore de sa reconnexion à sa sensibilité et à ses valeurs propres, et sont point de rupture avec les conventions aliénantes.»

Exil et ressourcement

A la lueur de lampes torches et lumignons bleus, les deux protagonistes semblant revenus à l’état archaïque, primitif. Dans cette perspective, ils sont baignés dans un état de sidération face aux formes cosmogoniques et moléculaires s métamorphosant sur très grand écran. Mélancolie, voire détresse, de l’exil de soi ou ressourcement à ses sensations profondes, pré-langagières et primitives dans un ambigu lâcher-prise méditatif? A chacun.e de trancher. Ou non.

Ironie volontaire ou non, cette seconde partie peut rapatrier l’un des mantras-clés du coaching existentiel ace au syndrome du burnout: ne rien faire. Si vous n’arrêtez pas de courir dans votre temps libre, pourquoi ne pas prendre régulièrement un jour ou deux où aucune activité n’est planifiée? Attendre simplement de voir ce dont l’on a envie au réveil.

Bertrand Tappolet

«Burnout». Théâtre Gilgamesh Belleville, 11 Boulevard Raspail. Jusqu’au 26 juillet 2019 à 16h55. Rens.: www.11avignon.com