La pauvreté, métier de survie

THÉÂTRE. FESTIVAL OFF D'AVIGNON • Donner la parole à la grande pauvreté, pour aller au-delà des clichés qui stigmatisent, tel est le pari réussi de «Combat de pauvres», exemple de théâtre documentaire post-brechtien.

"Combat de pauvres". Une manière pertinente de faire barrage à la "pauvrophobie", aux préjugés et au sensationnalisme.

La fonction d’un théâtre engagé de l’urgence sociale? Donner à voir des réalités souvent tues ou naufragées dans un océan de préjugés. Et insuffler voix à ceux que l’on n’entend pas ou rarement, mais sans les écouter réellement. «Combat de pauvres» alterne avec vivacité les tableaux de vies paupérisées et le portrait éclaté de certains préjugés politiques sur la pauvreté. «Pour notre quatrième projet, nous abordons toujours des réalités et vies oubliées qui nous tiennent à cœur. Il y eut ainsi Grève 60 sur la grande grève de 1960 en Belgique, Nourrir l’humanité c’est un métier, périple en zig-zag au cœur d’une agriculture européenne en crise et ses drames humains. Entre rêve et poussière, vision au scalpel d’un système éducatif mettant l’enfant sous pression», précise le comédien et co-auteur du spectacle, Alexis Garcia.

Réalités plurielles

Dès l’entame, par le bais de cartes à jouer, un comédien met en lumière le système de loterie qui préside au fait pour un SDF de pouvoir passer la nuit ou non dans un foyer. Mais le spectacle marque surtout par des scènes brechtiennes de la rue – SDF joués par trois comédiens évoquant leur quotidien démuni, confrontation entre guichetier de l’aide sociale et «ayant droit» plus que  bénéficiaire»; des exposés façon Connaissances du Monde en mode stand-up – statistiques comparant les taux de pauvreté en Flandre et Belgique notamment, trompeur effet de ruissellement, fraude fiscale par milliards alors que celles à l’aide sociale reste marginale et infiniment moins couteuse à la collectivité. Mais aussi extraits sonores et vidéo – discours et stratégies de politiques face à la pauvreté, paroles de SDF demandant simplement à être regardé autrement. L’homme s’appelait Jean-Claude. Il est décédé depuis à même le bitume.

Au fil de leur documentaire sur les premiers mois des gilets jaunes de Province, J’veux du soleil, le tandem François Ruffin et Gilles Perret évoquait des pauvretés souterraines, moins médiatisées. De celles qui touchent le plus grand nombre et sont souvent travaillées par la honte sociale. Corps torsadé, expression timide, le comédien Charles Culot passe le témoignage d’une maman contrainte de composer avec le défilé des factures, la nourriture pour ses enfants plutôt que les soins de santé et la fréquentation à contre cœur et dans une honte mortifiante des Restos du Cœur. Même volonté aussi que J’veux du soleil de constituer un discours alternatif à celui des médias dominants et, pour partie, des réseaux sociaux.

Pauvrophobie

Comment bousculer certitudes, préjugés et habitudes face à une réalité multiforme qui ne cesse de gagner en ampleur? Des précaires, SDF, mendiants, chômeurs en fin de droits, assistants sociaux, mères de famille monoparentale ont été rencontrés par la Compagnie belge. Les témoignages remontent alors du terrain. Ces fonds de vécu font l’humus d’un spectacle engagé et engageant. le comédien et co-dramaturge de la pièce, Camille Grange se souvient: «A la veille du travail réalisé sur deux ans et demie, j’étais en situation de pauvreté, une réalité qui n’est pas que statistique, 1115 euros en personne seule étant au seuil de pauvreté défini par la législation belge en 2018. Je vivais alors avec très peu, nettement moins que 1000 euros à Liège.Venant de la classe moyenne, je constate que l’on est poussé notamment par la société à vivoter toujours plus tard. En fait, l’on en vient à accepter précarité et paupérisation comme artiste»

Sans toit fixe, Jean-Claude explique n’avoir «plus envie de vivre mais j’ai pas trop envie d’mourir non plus». Ces états suspendus, incertains touchent aussi Thierry, chômeur. Qui panique à l’arrivée du courrier dans la boîte aux lettres et ses possibles injonctions de contrôle. Cécile, travailleuse pauvre en situation de monoparentalité préfère sacrifier sa santé – l’achat de médicaments – à la subsistance de ses enfants. Un SDF liégeois a, lui, été incarcéré pour avoir demandé une cigarette. La pauvrophobie est partout, en nous. Les politiques urbanistiques visent, elles, à invisibiliser la pauvreté et chasser les précaires et les mendiants.

Déconstruire

Déconstruire les idées reçues face à la pauvreté, cela débute par les propres clichés des trois comédiens, Charles Culot, Alexis Garcia et Camille Grange. Ce dernier interroge au plateau, en se souvenant peut-être de son spectacle de fin d’études sur la Commune de Paris au Théâtre de Liège: «Qu’est-ce que cela veut dire réellement: être pauvre?» Un autre enchaîne: «Moi je donne une fois, eux ou trois. Mais à un moment donné, ils sont trop nombreux, alors je dis: non». On échafaude des stratégies d’évitement: «Faire semblant de ne pas voir, ne pas entendre, faire semblant de décrocher son téléphone…. Qui n’a jamais dit ici: Ah non désolé, Monsieur, moi je n’ai vraiment pas de monnaie sur moi». Ou lorsque l’on donne, ne recevoir aucun «merci» en retour, pourrait-on surenchérir.

A l’origine, il s’agit de se poser des questions sur un fait d’histoire ou sociétal. «Soit quelque chose que l’on connaît mal et qui nous parait anormal. On sent qu’il y a une forte base d’injustices qui nous mettent en colère, indignent, touchent et émeuvent. Ceci conduit à essayer de s’en emparer et le transmettre. La rue s’est imposée, dès le départ, comme malgré nous, habitant de grandes cités – Liège, Bruxelles, où le nombre de SDF ne fait qu’augmenter chaque année. Nous y avons rencontré notamment humanité, détresse, solitude, jalousie, haine et déni», développe  Alexis Garcia.

Balkany, le maudit

Les préjugés des politiques sur la pauvreté sont une cible de choix de ce théâtre documentaire. En vidéo, défilent des propos de Patrick Balkany, député UMP des Hauts-de-Seine et maire de Levallois-Perret – département et ville parmi les plus nanties de France. A l’en croire, les pauvres n’existent pas, ou très peu, en France. Ceux qui le sont l’ont choisi. On reconnaît là l’une des expressions saillantes de la pensée libérale. La société ne serait pour rien dans les conditions de vie, la responsabilité est purement individuelle. Voici une méconnaissance ou un déni volontaire de la réalité sociologique. Pour Balkany, qui encourt sept ans de prison ferme et dix années d’inéligibilité pour fraude fiscale, blanchiment et corruption, la marginalité est un choix de vie chez des personnes qui ne veulent plus travailler.

Et le spectacle de conclure sur quelques notes de piano par la voix de Camille Grange: «Il y a des populations qui ont été appauvries en termes de temps, de confiance en soi, de dignité. Mais aussi en termes d’énergie. L’énergie d’exister… Si nous acceptons ce monde comme un état naturel des choses, que reste-t-il de notre humanité?»

Bertrand Tappolet

«Combat de pauvres». Création et mise en scène: Cie Art & tça. Théâtre Episcène, 5 Rue Ninon Vallin, Avignon. Jusqu’au 28 juillet à 13h. Rens.: 00334 90 01 90 54 et www.artetca.com