Le Débarquement vécu heure par heure par les combattants

Livre • L’ouvrage passionnant de Giles Milton raconte l’histoire au niveau des hommes et des femmes qui furent acteurs ou témoins de l’événement.

Troupes américaines avançant dans l'eau d'Omaha Beach, le 6 juin 1944. (Robert F. Sargent)

D’innombrables ouvrages ont déjà été consacrés au Débarquement de Normandie. Mais ce livre est profondément original. D’abord parce qu’il est entièrement centré sur le jour D-Day lui-même, soit le 6 juin 1944 de l’aube à la nuit. Il faut donc témoigner d’un certain intérêt pour l’histoire militaire pour s’attaquer à ces quelque 550 pages, même si l’auteur possède un véritable don du récit vivant… Mais son originalité provient surtout du fait qu’il nous fait vivre les événements au niveau des hommes et des femmes qui furent engagés dans l’opération Overlord, et de celles et ceux qui en subirent les effets, soldats allemands et civils français.

Le livre est basé sur une très riche bibliographie, et sur les nombreux témoignages de survivants. On a à la fois le point de vue du parachutiste américain largué sur les arrières du Mur de l’Atlantique ou du ranger qui escalada la falaise de la pointe de l’Hoc, celui du commando britannique ou canadien sur la plage Sword, du jeune conscrit qui débarqua la peur au ventre de son liberty ship sous le feu des mitrailleuses ennemies, mais aussi du soldat ou de l’officier allemand voyant arriver au loin, depuis sa casemate, la formidable armada des Alliés, ou encore le souvenir amer de civils français de Caen détruite par les… Liberator, nom d’un bombardier américain. Ce qui n’exclut pas la vision d’en haut: quelques chapitres nous font vivre l’événement tel que l’ont perçu l’Etat-Major du général en chef Dwight Eisenhower ou le Haut-Commandement allemand. On est à la fois dans la grande et dans la micro-histoire. Car Giles Milton, au fil des chapitres, nous fait comprendre les enjeux stratégiques et tactiques des différentes opérations. Par exemple, on comprend la nécessité des parachutages massifs de nuit, qui précédèrent l’assaut, destinés à couper les routes et les ponts par lesquels la Wehrmacht aurait pu amener des renforts. Des cartes et un certain nombre de photos aident à cette compréhension des enjeux.

Les victimes civils

Quels enseignements tirer de ce gros ouvrage? D’abord l’horreur et la cruauté de la guerre, même si celle-ci, destinée à abattre l’hydre nazie, peut être considérée comme «juste» et hélas nécessaire. C’est la peur au ventre et sujets au mal de mer, dans les vagues de l’océan démonté, que les très jeunes soldats alliés des péniches bondées voguent vers les plages aux noms devenus célèbres, telles Omaha ou Utah Beach. Les premières vagues d’assaut vont connaître un véritable massacre: rien ne nous est épargné des blessés au ventre perdant leurs entrailles ou des cadavres déchiquetés jonchant la mer et les plages.

L’auteur relève le rôle de la Résistance française, par ses sabotages sur les arrières de l’ennemi, même si la France paraît être la grande absente de toute cette opération, totalement préparée et menée par les Anglo-américains. Il est révélateur que le nom du général de Gaulle n’apparaisse pas une seule fois dans le livre! En revanche, les civils français payèrent un lourd tribut aux bombardements massifs et souvent peu précis des Alliés. Les raids préparatoires des mois précédents avaient déjà causé 34’000 morts et blessés. Et on estime à 3000 hommes, femmes et enfants les victimes civiles des premières quarante-huit heures du Débarquement.

On sait aujourd’hui que ce dernier a réussi et, a posteriori, on a tendance à croire que cette réussite était courue d’avance. Le livre de Milton nous montre qu’il n’en est rien. Même si ses meilleures troupes combattaient contre l’Armée rouge sur le front Est, où elles ne cessaient de reculer, Hitler disposait encore à l’Ouest des puissantes défenses du Mur de l’Atlantique conçu par Rommel, ainsi que de forces conséquentes, notamment de deux divisions blindées, dont une SS, qu’il commit cependant l’erreur de ne pas engager immédiatement dans la bataille. Il est vrai en revanche que les Alliés avaient la maîtrise totale des airs.

Le rôle des femmes

L’incertitude des premières heures explique pourquoi l’opération avait dû être préparée pendant des mois: afflux de matériel militaire américain (23 millions de tonnes!) sur les côtes anglaises, nécessité de disposer de prévisions météorologiques extrêmement précises, entraînement intense des troupes de choc, les commandos américains, britanniques ou canadiens, rôle du renseignement sur les positions allemandes, notamment grâce aux informations fournies par la Résistance. On notera aussi la place importante dévolue aux femmes, non certes dans les opérations du Débarquement proprement dit, mais comme télégraphistes et dans la logistique en Angleterre.

Le gros ouvrage de Giles Milton nous restitue donc une Histoire à taille humaine. Le soir du 6 juin, on peut dire que le Débarquement avait réussi, même si les Alliés n’avaient de loin pas atteint tous les objectifs programmés. La tête de pont solide permit d’acheminer rapidement, grâce à la construction de ports artificiels, des centaines de milliers d’hommes en renfort, ainsi qu’un très grand nombre de chars et autres véhicules. Pourtant, il faudra encore 335 jours de combats, sur les fronts Ouest et Est, pour que l’écrasement du nazisme soit scellé par la capitulation sans conditions du Reich le 7 mai 1945. Les immenses et émouvants cimetières militaires de Normandie rappellent l’héroïsme de ces combattants, dont beaucoup voyaient pour la première fois l’Europe continentale, pour y mourir dans les minutes mêmes qui suivirent le Débarquement. Le livre de Milton est aussi là pour les rappeler à notre mémoire.

Giles Milton, D-Day: Les soldats du Débarquement, Lausanne, Ed. Noir sur Blanc, 2019, 558 p.