L’Oncle Hô inspire le Vietnam moderne

Vietnam • Depuis le début de l’année, le pays a anticipé le cinquantenaire de la mort du président Hô Chi Minh en organisant une série de colloques et d’expositions. Le dirigeant continue d’exercer une influence qui dépasse largement le cadre politique. (Par Lina Sankari Paru dans L’Humanité)

Hô Chi Minh fait encore partie de la vie spirituelle des Vietnamiens 50 ans après sa disparition. (Dragfyre)

En contrebas du mont Bà Nà, en plein centre du Vietnam, la famille Nguyen vit encore la guerre par ricochet. Tam et Hung, respectivement 21 ans et 19 ans, n’ont jamais connu le fracas des bombes. Ils sont pourtant la première génération de la lignée à présenter une série de troubles physiques et mentaux liés à la guerre chimique lancée sur le Vietnam entre 1961 et 1971. Huê, leur grand-mère, s’occupe patiemment d’eux, les nourrit, les redresse sur le lit, se rend deux fois par mois à l’hôpital, situé à une quinzaine de kilomètres, pour récupérer les médicaments. Dans son salon, comme dans tant d’autres foyers, trône paisiblement un portrait de l’Oncle Hô. Comme une présence bienveillante, un soutien dans le combat qu’elle mène contre la maladie de ses petits-enfants. «Nous lui devons tellement», sourit-elle. Son mari, ancien soldat du Front national de libération du Sud-Vietnam, qui a participé à la bataille de Hué durant l’offensive du Têt en 1968, acquiesce: «Son action, sa vie simple nous guident encore.» Il n’est à cet égard pas exagéré de considérer que l’Oncle Hô fait presque partie de la vie spirituelle des Vietnamiens. Ou tout du moins qu’il continue d’exercer une influence qui dépasse largement le strict cadre politique.

Un testament politique

Depuis le début de l’année, le pays a anticipé le cinquantenaire de la mort du président Hô Chi Minh, le 2 septembre à Hanoï, en organisant une série de commémorations, expositions et colloques sur son héritage. Onze millions de jeunes ont ainsi participé à la campagne intitulée «La jeunesse vietnamienne applique le Testament de l’Oncle Hô». «Suivre les enseignements de l’Oncle Hô revient pour chacun non seulement à les retenir et apprendre par cœur mais à les faire imprégner dans ses veines, dans son cœur, à les transformer en ce qui le tourmente, le fait réfléchir et le motive à suivre les pas de l’Oncle Hô», a expliqué le secrétaire général du Parti communiste du Vietnam (PCV) et président de la République, Nguyen Phu Trong, lors d’une rencontre organisée le 27 août. En clair, poursuivre la révolution. Ce n’est pas forcément chose aisée pour une jeunesse qui a parfois la consommation comme seule antienne et ne se soucie que très peu de politique. «A chaque période de l’histoire, les jeunes ont toujours été une force importante qui a apporté de nombreuses contributions au processus de construction et de défense de la patrie. L’Oncle Hô a toujours réservé des sentiments profonds à quiconque, en particulier aux jeunes», insiste le chef de la Commission centrale de la propagande et de l’éducation du Parti, Vo Van Thuong.

Ce cinquantième anniversaire est également l’occasion pour le PCV de remettre au goût du jour le testament de Hô Chi Minh, entamé en mai 1965 et achevé en mai 1969, de le faire résonner avec les combats actuels dont la lutte contre la corruption. De l’exemplarité comme mission politique. «Chaque membre du Parti, chaque cadre doit s’imprégner de la moralité révolutionnaire, véritablement faire preuve d’application, d’économie, d’intégrité, de droiture, d’un dévouement total à la chose publique et d’un désintéressement absolu», écrivait l’Oncle Hô en guise de dernière volonté. Une nouvelle loi anticorruption est entrée en vigueur en juillet dernier afin de regagner la confiance de la population. A Thu Thiêm, un nouveau quartier d’habitation de Hô Chi Minh-Ville (sud), l’inspection gouvernementale a ainsi fait grand cas des sanctions prises contre les infractions constatées lors de la construction.
Car l’urbanisation intensive a entraîné son lot de dérives. On ne compte plus les dérogations accordées aux investisseurs qui transforment des projets d’usine en luxueuses villas ou ne respectent aucune obligation environnementale. De quoi semer la colère populaire. Le cinquantenaire est donc l’occasion pour le PCV de regagner en légitimité et en unité. «Le testament du président Hô Chi Minh a été d’une importance capitale pour l’édification du Parti communiste du Vietnam. Il donne des directives précises en matière de pouvoir, d’organisation, de déontologie et d’idéologie. Le Parti se doit aujourd’hui de l’adapter à la nouvelle conjoncture», a affirmé Nguyên Xuân Thang, directeur de l’Académie nationale de politique Hô-Chi-Minh.

«Le Yankee battu, nous bâtirons le pays dix fois plus beau!»

Cette année, le premier livre en anglais et en vietnamien contenant le testament du président Hô Chi Minh a été publié par l’agence de presse vietnamienne (VNA), dont le fonds photographique recèle de véritables pépites historiques, l’Institut politique national Hô-Chi-Minh et le musée Hô-Chi-Minh. Intitulé «50 ans de mise en œuvre du testament du président Hô Chi Minh, 1969-2019», le livre est parsemé d’une centaine de photographies dont l’une montre le dirigeant, pieds nus, en train de travailler la terre pour y planter des légumes dans le maquis pendant la guerre contre le colonisateur français. A l’époque, «la question agraire est la question sociale par excellence», confirme l’historien Pierre Brocheux. Pression démographique, accaparement des terres par les colons, survivance du féodalisme, la redistribution presse. Également une façon de faire valoir un président «qui se démarquait par sa simplicité, sa modestie et sa sincérité», selon VNA. La photographie illustre surtout l’aspect «pratique» de l’Oncle Hô, qui n’hésitait pas à s’emparer de toutes les questions quotidiennes en recommandant aux Vietnamiens de ne laisser aucune parcelle de terre sans semence dans les périodes de pénurie.

A propos de son testament, l’écrivain anticolonialiste Jean Lacouture dira : «Au moment de dire adieu à son peuple, M. Hô ne plastronne pas, ne prend pas le ton de héros à mots historiques et à posture tragique: il parle des tâches immédiates à accomplir – la libération du territoire -sur le ton d’un chef en pleine activité, d’un patron au travail. On retrouve là une des constantes du personnage, la primauté donnée à l’action, aux réalités, à la praxis.»
Lorsqu’il meurt, à 79 ans, le pays n’est pas encore sorti de la guerre, pas encore réunifié mais le vieil «Oncle» trace la ligne d’horizon: «Nos fleuves, nos monts, nos hommes toujours resteront / Le Yankee battu, nous bâtirons le pays dix fois plus beau!»

 

Une soirée hommage à Hô Chi Minh aura lieu le 14 septembre à 18h au PdT, 25 rue du Vieux-Billard (Ge).