Une grande carrière loin de tout carriérisme

Hommage • Ancien député neuchâtelois, ex-conseiller communal en charge des travaux en Ville de La Chaux-de-Fonds, fervent collaborateur de Gauchebdo, Alain Bringolf nous a quittés à la fin août.

Alain Bringolf, un humaniste engagé et chaleureux qui a toujours aimé le débat pour faire émerger des solutions favorables au plus grand nombre. (POP)

Ce 29 août, les places manquent à la salle du centre funéraire de La Chaux-de-Fonds – tout près de son domicile de La Sombaille – pour accueillir celles et ceux qui sont venus rendre un dernier hommage à Alain Bringolf. Très ému, Serge Bringolf, l’un de ses fils, a rendu un émouvant hommage à son père. Au fil de ses souvenirs, apparaît une figure paternelle aimante, présente, protectrice, mais un amoureux du chanteur Jean Ferrat. Et, surtout, du vélo. Il n’a ainsi pas hésité à se hisser au sommet du Mont Ventoux avec son autre fils, Boris, malgré la maladie qui le taraudait. Un homme qui avait l’habitude de consigner des réflexions dans un petit carnet. Parmi ses phrases favorites figuraient ces mots d’Antoine de Saint-Exupery: «Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos fils», un leitmotive qu’Alain Bringolf, écologiste avant l’heure, avait fait apposer dans les couloirs du Service de l’urbanisme. Représentant du POP à l’exécutif de la Ville de La Chaux-de-Fonds, Théo Bregnard a rappelé tout ce qu’il devait au disparu, adepte de la discussion démocratique, de la transmission et de l’écoute. Jusqu’à la fin, Alain Bringolf aura été impliqué dans la politique, donnant encore ses conseils pour la campagne du POP pour les élections fédérales du 20 octobre.

«Chaque fois qu’il devait prendre une décision, il pensait d’abord aux conséquences qu’elle aurait sur la population et surtout la population la plus vulnérable. Et c’est là, dans cette phrase, que nous trouvons la grande différence au niveau du sens entre une politique populaire et une politique populiste», a expliqué, lors de la cérémonie, Nago Humbert, fondateur et ancien président de Médecins du monde et candidat à l’exécutif cantonal en 2017. Et d’ajouter: «Tu étais communiste parce que tu étais pour moins d’injustice et pour ne laisser personne au bord de la route dans ce pays si riche et qui distribue si mal ses richesses. Tu étais communiste parce que tu croyais en la dignité de l’homme. Tu étais un humaniste ouvert aux autres et parfois surtout avec ceux qui ne partageaient pas tes convictions. Et tu étais un homme du Haut, chaleureux comme disait mon grand-père syndicaliste à l’Union PTT qui venait de la Chaux-de-Fonds et qui m’a appris à ne pas vivre dans l’envie de ce que l’autre possède et à être fier de sa classe ouvrière.»

Fédérateur né

Fils unique né en 1940 de parents ouvriers, il est entré dans une école d’art avant de suivre une formation d’assistant social à Lausanne. Dans le cadre d’un stage en France à Vitry-sur-Seine, Alain Bringolf prend conscience «de la relativité des choses et de l’importance de l’engagement» comme il l’écrit dans le livre Un homme dans la Cité. Plaidoyer pour la participation populaire (Editions Alphil, 2018). Au contact d’Elie Mazzotti, adjoint au maire communiste de la cité communiste, il découvre la dialectique, qui lui permettra toute sa vie d’analyser la réalité, mettant en évidence les contradictions de celle-ci et cherchant à les dépasser. En 1967, il se marie avec Catherine Perrenoud, dite Cathou, avec qui il aura deux fils, Boris et Serge. «Elle m’a apporté trois choses fondamentales: la simplicité, la ténacité et la serviabilité», précisait Alain Bringolf dans son ouvrage. Dès 1964, il adhère au Parti suisse du Travail-POP. En parallèle de son travail d’éducateur, il entre dans la commission scolaire cantonale, en ouvrant les séances de préparation aux personnes intéressées, matrice de sa philosophie de la participation populaire qu’il mettra particulièrement en exergue durant sa période à l’exécutif chaux-de-fonnier (1977-1995).

En 1973, il est élu pour la première fois député au Grand Conseil, où il siégera… 36 ans. Durant les 18 ans passés à la tête de l’aménagement et des travaux publics de la ville du Haut du canton de Neuchâtel, de nombreux travaux d’amélioration de la cité sont développés, avec notamment l’instauration des colorations des façades de la ville, mais aussi l’aménagement de l’Ancien Manége ou le projet emblématique de construction de la tour Espacité sur le Pod (Avenue Léopold-Robert). Ces embellissements conduiront à la reconnaissance de la ville, couronnée par le Prix Wakker, décerné par Patrimoine suisse, en 1994. Cette récompense permettra que la ville soit inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco en 2009. Durant son passage au service de l’urbanisme, Alain Bringolf cherchera constamment «à rendre la parole à celles et à ceux que trop de politiciens considèrent n’y avoir droit», en développant la participation populaire, notamment dans le cadre de réunions politiques.

Proche de la nature

Durant toutes ses années au Grand Conseil, Alain Bringolf favorisera la recherche de solutions, après discussions, loin de tout dogmatisme ou rapport de force. «Pour moi, l’idée-force n’était pas de gagner, mais de réussir à améliorer un projet afin qu’il profite de la meilleure manière au plus grand nombre». Modeste, il confie aussi dans son livre que «ce n’est que durant les dernières années que je suis arrivé à exprimer des idées plus claires et aussi plus profondes sans angoisse, et que je suis également parvenu à répliquer à certaines interventions».

Entre 2002 et 2006, il est président du Parti suisse du Travail-POP, à un moment où des tiraillements entre sections avaient surgi. «J’ai collaboré avec lui au sein du groupe de travail national chargé d’élaborer le programme politique des élections fédérales de 2007: les tensions étaient nombreuses dans le PST, mais une bonne synthèse est apparue, notamment parce qu’Alain était toujours prêt au dialogue. Nous nous sommes «heurtés» politiquement à certaines occasions dans le débat interne, bien sûr, mais toujours avec respect et amitié», est bien obligé de reconnaître aujourd’hui Massimiliano Ay, secrétaire politique du Parti Communiste et député au Grand Conseil du Canton du Tessin.

Depuis plus de 20 ans, Alain Bringolf collaborait aussi à Gauchebdo, couvrant chaque semaine avec assiduité et régularité l’actualité cantonale, en concertation hebdomadaire avec la rédaction. En 1997, il relevait déjà dans un article sur les élections cantonales, que «l’Etat, qui devrait être le modérateur entre les différents courants qui marquent la société, ne joue plus son rôle. Pire: il applique les mêmes recettes que les économistes libéraux- par exemple en cherchant à équilibrer ses comptes par le biais de la réduction de son personnel». La tendance n’aura fait que se généraliser. Le portrait ne saurait être complet sans rappeler l’attachement d’Alain Bringolf à la nature, à la défense de l’environnement, à la consommation locale. Depuis 1968, il élevait des lapins, puis des poules et des pigeons. Une façon «de ne pas perdre le sens basique de l’existence», mais aussi «d’obéir aux lois de la nature» et de «se ressourcer».

«Alain Bringolf a milité jusqu’à ses derniers instants pour un monde meilleur, une justice sociale et un plus grand respect des relations de l’être humain avec la nature. Le POP ne peut que se féliciter d’avoir connu en Alain une si belle personne, à la fois assidue et bienveillante», souligne encore Julien Gressot, conseiller général de La Chaux-de-Fonds, dans l’hommage du POP à ce grand homme de la base.

 

 

L’hommage de Nago Humbert

Cher Alain, chers camarades, chère Cathou, cher Boris et cher Serge, chers tous,

Comme le chante Jean Ferrat, c’est un joli nom camarade, qui a été tellement dévoyé par des régimes qui ne te ressemblaient pas, qu’il a été parfois difficile à porter. Dimanche soir, alors que nous parlions de cette chanson, tu m’as dit : “ni toi ni moi nous aurions été membre du parti communiste de l’URSS et si on en avait fait partie, il nous aurait rapidement foutus dehors”. Pour moi ce mot camarade fleure bon, l’amitié, la solidarité et la fraternité (si j’étais chrétien j’aurais dit cher frère Alain, d’ailleurs Frédérique Blaser me disait :”Alain il parle comme un pasteur”. Pour ce genre de pasteur je suis prêt à me convertir).

Tu n’as jamais cherché le pouvoir pour le pouvoir, certains politiciens de grands partis suisses de droite comme de gauche auraient certainement intégré ce parti qui dirigeait l’URSS, non pas par conviction idéologique, mais justement parce qu’il dirigeait le pays. Toi, tu as choisi un parti pour ses valeurs et non pas par opportunisme, car le POP n’a pas grand-chose à offrir question carrière. Au contraire.

On t’a même fait passer pour un extrémiste dangereux puisque sur ta fiche de la police fédérale tu as eu droit à la petite étoile qui signifiait qu’en cas de troubles sociaux graves dans notre canton, par prévention, tu avais une place réservée dans une de nos prisons.

Paradoxe de l’interprétation ou de la fausse représentation, image déformée de la réalité, puisque tu étais d’abord un démocrate qui croyait au dialogue et surtout à l’écoute de l’autre. Tu as fait de la participation citoyenne ton credo et même une méthode de gouvernement que tu as mise en pratique dans ta ville, quand tu étais au pouvoir. Excuse-moi Alain, je fais un peu de dérision, car tu n’étais de loin pas un homme de pouvoir, un intrigant ou un opportuniste comme tant de femmes et d’hommes politiques. Tu as servi ce mot dans sa juste définition originale : du grec “polis” qui signifie”la cité”, “la gestion de la cité ou qui concerne le citoyen”. Un jour tu m’as dit alors que nous parlions du pouvoir politique :”Chaque fois que je devais prendre une décision, je pensais d’abord aux conséquences qu’elle aurait sur la population et surtout la population la plus vulnérable”. Et c’est là dans cette phrase que nous trouvons la grande différence au niveau du sens entre une politique populaire et une politique populiste.

C’est toi qui m’as convaincu de me présenter à l’élection du Conseil d’Etat. Et quand je t’ai dit:  si par surprise j’étais élu, tu resteras près de moi ? Comme une évidence tu m’as répondu :”oui je t’accompagnerai,tu pourras compter sur moi”.C’est beau ce terme de compagnonnage, camarade- compagnon Alain. Et cela me fait penser à une autre de tes valeurs: la fidélité. Pour moi ce fut une de tes grandes qualités, dans une société où les produits comme les hommes ou les idées sont jetables après emploi et c’est avec la gratuité, une autre des tes qualités, de tes engagements dans une époque où tout est calcul et intérêt qui me dit aujourd’hui que j’ai eu la chance et le privilège de te connaitre et de te choisir comme mentor qui m’inspire depuis plus de 40 ans et, cher Alain, qui va continuer à m’inspirer encore longtemps.

Tu as n’as jamais été un dogmatique, mais tu n’as jamais renié tes sources d’inspirations. Karl Marx d’abord et pour reprendre une référence biblique, (décidemment cela doit être les restes de mon passage chez les unions chrétiennes), Karl Marx était pour toi comme l’étoile de David, on ne l’atteint jamais mais elle nous montre le chemin.

Puis d’autres auteurs dont tu m’envoyais régulièrement des textes, avec un petit mot, “j’ai pensé à toi en le lisant”, dont celui que tu venais de découvrir, Michel Freitag, un intellectuel de ta ville, émigré au Québec. Le dernier texte parlait de l’illusion des ONG altermondialistes comme MDM qui finalement, en écartant le politique, participent à ne pas changer le système capitaliste.

Ce qui était admirable chez toi, cher Alain, c’était la cohérence de ta personne. Il n’y avait pas plusieurs Alain, il n’y en avait qu’un seul. Educateur, député, conseiller communal, époux, père, grand-père, fils, ami, camarade, ami des animaux et de la nature, tes valeurs humaines guidaient ton existence et tes relations à l’autre. Tu étais un écolo avant que cela devienne une mode. Tu défendais la beauté de tes montagnes neuchâteloises que tu aimais parcourir à vélo et ta véritable tendresse envers tes bêtes qui t’apaisaient, disais-tu, des turpitudes du monde et de ses injustices. Tu le disais depuis des années que sans un changement de système radical de nos modes de consommation et de production, nous allions dans le mur parce que l’écologie est incompatible avec le système capitaliste.

Camarade, tu étais communiste parce que tu étais pour moins d’injustice et pour ne laisser personne au bord de la route dans ce pays si riche et qui distribue si mal ses richesses. Tu étais communiste parce que tu croyais en la dignité de l’homme. Tu étais un humaniste ouvert aux autres et parfois surtout avec ceux qui ne partageaient pas tes convictions. Et tu étais un homme du Haut, chaleureux comme disait mon grand-père syndicaliste à l’Union PTT, qui venait de la Chaux-de-Fonds et qui m’a appris à ne pas vivre dans l’envie de ce que l’autre possède et à être fier de sa classe ouvrière.

Tu étais un homme du peuple qui est resté proche du peuple sans démagogie, simplement parce que tu ne pouvais pas être autrement que ce tu étais sincèrement, il n’y avait pas de malice chez toi. Tu ne trichais pas et c’est aussipour cela que l’on t’aimait. Je le dis d’autant plus fermement que ce n’est pas l’étiquette ou le titre qui fait la valeur des gens. Alors que j’étais en stage pendant mes études je me suis plaint auprès de mon patron, du comportement de certains médecins qui travaillaient en soins palliatifs et qui manquaient d’humanité. Ce dernier m’a répondu : “ce n’est pas parce que la cause est bonne que celui qui la sert l’est”. Depuis j’ai eu l’occasion d’expérimenter plusieurs fois cette maxime avec des personnes qui se prétendent de gauche, dans le domaine hospitalier ou dans le monde humanitaire.

On dit que derrière un grand homme il y a toujours une grande femme. Je sais que tu n’aimerais pas cette dénomination, mais grand cela peut aussi signifier grandeur d’âme, bienveillance et chaleur humaine et alors je peux dire que tu es, tu étais grand, ah cet imparfait, c’est une transition difficile qui nous pousse vers l’absence, vers le deuil. Dimanche soir on se parlait au présent et tu es toujours et sera pour moi toujours présent.

Donc derrière un grand homme il y a toujours une grande femme et des enfants. Quand j’ai dit cela, Serge m’a dit, nous on l’a accompagné dans toutes ses aventures. Et je sais combien Cathou, la discrète Cathou, qui lorsque je téléphonais ne me laissait pas le temps de lui demander comment elle allait, puisqu’elle me répondait tout de suite : “Je te passe Alain”, a été un soutien et combien la tendresse et l’affection vous unissaient.

Puis on a parlé de ton âge et Serge m’a dit. “papa a toujours été jeune pour nous”. Finalement lutter contre les injustices et rester indigné nous aident à rester jeune.

Merci Alain de m’avoir offert cette dernière conversation dimanche soir, cette dernière rencontre émouvante. Tu m’as dit j’espère qu’il y aura aussi de l’humour dans la cérémonie. (D’une petite boîte à musique tournée avec deux doigts sort l’Internationale).

Et je terminerai par évoquer une autre de tes qualités : l’inquiétude. En recherchant dans mes courriels un texte que tu m’avais envoyé, je suis tombé sur un de tes messages qui te résume bien. “Fais attention en montant il a neigé”. On ne s’inquiète pas assez des autres.

C’est pourquoi je terminerai par les phrases de ce théologien protestant allemand déporté dans un camp de concentration Martin Niemöller.

“Quand ils ont arrêté des catholiques, je me suis dit un catholique de plus ou de moins et je ne me suis pas inquiété.

Quand ils ont arrêté des communistes je me suis dit un communiste de plus ou de moins et je ne me suis pas inquiété.

Quand ils ont arrêté des juifs je me suis dit un juif de plus ou de moins et je ne me suis pas inquiété.

Et quand ils sont venus pour m’arrêter il n’y avait plus personne pour s’inquiéter.”

Adieu camarade et merci.

La Chaux-de-Fonds, le 29 août 2019