Trump, un dragon à plusieurs têtes contre la Chine

Relations internationales • Cet été, Donald Trump a à nouveau ravivé les tensions entre les Etats-Unis et la Chine. En même temps, le gouvernement américain s’immisce dans les protestations qui secouent Hongkong. Quelles sont les raisons de l’attitude américaine envers la Chine? (Par Olivier Goossens Paru dans Solidaire)

Donald Trump et Xi Jingping, président de la république populaire de Chine, lors d’une rencontre en 2017. (US Embassy Canberra)

Trump a lancé sa guerre commerciale contre la Chine en mars 2018, en instaurant de manière unilatérale une taxe à l’importation de 25% sur certains produits chinois. Par la suite, il a étendu ce taux de taxation à quasiment tous les produits chinois. Au début, les alliés des États-Unis ont également pâti de ces nouvelles taxes à l’importation américaines, par lesquelles le nouveau président américain a roulé des mécaniques et fait valoir son autorité.

Trump a également mécontenté plusieurs alliés en se retirant de plusieurs traités conclus précédemment comme l’accord de Paris sur le climat, l’accord nucléaire avec l’Iran ou le traité de libre-échange Alena avec le Mexique et le Canada. Mais en mai 2019, Trump a réduit la pression sur des alliés comme le Canada, le Mexique, l’Allemagne et le Japon pour se centrer sur son ennemi: la Chine. Il a ainsi mis la pression sur les négociations avec la Chine concernant un nouveau traité censé mettre fin à la guerre commerciale. En juin, un accord temporaire a été conclu pour stopper la guerre commerciale pour une période de six mois. Toutefois, le 1er août, Trump annonçait une nouvelle hausse de 10% des tarifs d’importation sur les produits chinois.

L’attitude agressive de Trump contraste fortement avec celle de la Chine. Pékin ne se laisse pas faire et répond à chaque provocation des États-Unis par des contre-mesures. Mais la Chine vise à ouvrir des négociations qu’elle qualifie de «collaboration win-win», un accord où les deux parties trouveraient leur avantage, donc.

En décembre 2018, la Chine a diminué les tarifs douaniers sur les voitures américaines dans l’espoir d’amener les États-Unis à des discussions constructives. Cela n’a toutefois pas donné de résultats. Le même mois, les États-Unis ont fait arrêter sur le sol canadien la haute manager de la multinationale chinoise Huawei, Meng Wanzhou, sur base de douteuses accusations de fraude. Trump semble tout à fait convaincu que son recours à la manière forte est efficace: «La Chine] vient de connaître sa pire année depuis 27 ans. Et même depuis 52 ou 54 ans, je pense. Cela a été sa plus mauvaise année économique en un demi-siècle, et c’est à cause de moi.»(1)

Une nouvelle Guerre froide?

Cela fait très longtemps que les États-Unis sont la plus grande économie du monde. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les entreprises américaines dominent l’économie mondiale, aidées en cela par l’armée américaine, de loin la plus puissante. La fin de la Guerre froide et la disparition de l’Union soviétique et du Bloc de l’Est en 1991 ont encore renforcé la superpuissance américaine. Mais depuis un peu plus de dix ans, de plus en plus de signes viennent montrer que les multinationales américaines et l’armée américaine ne sont peut-être pas invincibles. L’invasion en Irak s’est avérée un fiasco financier et humain, qui a probablement coûté davantage aux États-Unis que ce qu’elle leur a rapport(2)

La crise financière de 2008 a mis en lumière la vulnérabilité du secteur financier américain, et cela alors que le dollar est, en tant que monnaie standard internationale, considéré normalement comme garant de la sécurité et de la stabilité pour le reste du monde. Mais, surtout, l’establishment américain est préoccupé par la montée de la Chine. Pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide est apparu sur la scène un challenger qui n’accepte pas l’hégémonie mondiale des États-Unis et va activement à l’encontre de celle-ci.

Contrecarrer l’avancée de la Chine constituait la promesse électorale la plus importante de Donald Trump. Et pour ce faire, son approche diffère complètement de celle de tous ses prédécesseurs. On peut résumer son idéologie «America First» par «impérialisme unilatéral»(3).

Au lieu de procéder par les institutions internationales et par des négociations multilatérales, comme le faisaient Obama et Clinton, Trump veut justement mettre fin aux contributions financières payées par les États-Unis aux institutions internationales et se retirer des traités multilatéraux du passé. Trump veut renégocier tous les anciens traités afin de conclure de meilleurs deals pour les États-Unis.

Il veut ainsi économiser sur ces coûts pour réaliser la deuxième partie de son plan: mener une nouvelle Froide Guerre contre la Chine. Trump veut par tous les moyens possibles contrecarrer les entreprises chinoises et entraîner la Chine dans une course à l’armement qu’elle ne peut pas gagner. «Le but est d’étrangler la Chine aux plans militaire, économique et diplomatique par des vetos, des sanctions, des menaces et des pressions», écrit l’historienne britannique et spécialiste de la Chine Jude Woodward.(4)

Il est cependant trop tôt pour certifier que tout cela débouchera réellement sur une nouvelle Guerre froide. En effet, si Trump veut isoler la Chine, il devra d’abord arriver à mettre sur pied une large coalition de pays de son côté. Mais en tout cas, il fait déjà tout ce qui est en son pouvoir en tant que président des États-Unis pour mettre des bâtons dans les roues chinoises.

La guerre commerciale en est le meilleur exemple. Trump a partiellement rompu avec le principe du libre-échange que les États-Unis ont eux-mêmes imposé au de reste du monde pour dresser à nouveau des barrières commerciales à l’encontre des produits chinois. De plus, Trump est même disposé à collaborer avec la Russie afin d’isoler la Chine, ce qui est très controversé au sein de l’establishment américain. Mais Trump considère que c’est sa mission historique de sauver l’Amérique de l’avancée de la Chine, par tous les moyens possibles. Récemment encore, il déclarait littéralement: «Quelqu’un devait le faire. Et je suis l’élu.» (5).

Trump a aussi tout simplement intérêt à protéger le marché américain des entreprises chinoises. Lui-même milliardaire et homme d’affaires dans le secteur de la construction et de l’immobilier, il voit la concurrence de la Chine comme une menace pour ses bénéfices et pour ceux des autres milliardaires américains. Il réussit de plus en plus à rassembler les grands capitalistes américains derrière son projet d’«America First». Durant sa campagne, il avait déjà reçu le soutien du secteur financier, des assurances, du secteur immobilier et de l’industrie du fossile (6). Désormais, même les secteurs qui lui étaient plutôt hostiles, comme le secteur automobile ou les entreprises high-tech de la Silicon Valley, font des pas prudents dans la direction de Trump.

Comment les États-Unis entraînent avec eux le reste du monde

Toute la politique étrangère de Trump vise à affaiblir la Chine et à rallier d’autres pays à sa croisade antichinoise. Avec la carotte si possible, avec le bâton si nécessaire. Cela donne parfois de grosses surprises. En 2018, c’est Donald Trump qui a été le premier président américain à entamer des relations diplomatiques avec la Corée du Nord. Les discussions n’ont jusqu’à présent pas débouché sur grand-chose, mais le fait même que des discussions aient lieu est une grande première. Il est à première vue incompréhensible qu’un capitaliste d’ultra-droite et ultra-anticommuniste comme Trump amorce un détente dans les relations avec un régime comme la Corée du Nord. Toutefois, lorsqu’on prend en compte le fait que la Corée du Nord est un voisin de la Chine et qu’elle est le seul allié militaire de celle-ci, on comprend que, pour les États-Unis, œuvrer à détacher Pyongyang de Pékin est une question stratégique.

La proposition plus que surprenante de Trump d’acheter le Groenland au Danemark entre elle aussi dans le cadre de la course avec la Chine. Le réchauffement climatique – auquel Trump dit ne pas croire – entraîne la fonte de la calotte glaciaire autour du Groenland, dégageant ainsi une nouvelle route commerciale maritime entre l’Asie et le continent américain. De plus, la fonte de la banquise au Groenland libère de grandes réserves de zinc, de fer, de charbon, d’or, de platine et d’uranium. C’est pour ces raisons que la Chine est occupée depuis des années à investir au Groenland. Trump espérait donc rattraper ce retard en achetant d’un seul coup cet immense territoire. Trump le nationaliste foule ainsi aux pieds la souveraineté nationale des Groenlandais, souveraineté que ceux-ci revendiquent de plus en plus depuis quelques années. Mais cela ne pose guère de problème à Trump.

Par rapport à «l’option d’achat» placée par Trump sur le Groenland, la tactique envers l’Iran est bien plus musclée. Le sol iranien renferme de grandes richesses comme le gaz naturel. De plus, le marché iranien de 80 millions d’habitants est actuellement en grande partie fermé aux multinationales américaines à cause des tensions historiques ente les deux pays. Mais l’Iran constitue aussi une menace géopolitique pour les intérêts américains au Moyen-Orient, région où la Chine est de plus en plus présente. Si le régime iranien tombe, les États-Unis peuvent presque encercler la Chine de toutes parts. Cela explique les tensions avec les navires pétroliers dans le détroit d’Ormuz et la menace des États-Unis d’attaquer l’Iran.

Le conflit de Hongkong doit également être examiné dans cette perspective. Depuis 1997, Hongkong est une région autonome spéciale au sein de la Chine, sur base d’un accord conclu en 1984 avec le Royaume-Uni, jusqu’alors l’occupant colonial de l’île. Une grande partie de la population locale proteste depuis plus de deux mois contre un projet de loi – qui a entre-temps été suspendu – autorisant les extraditions vers la Chine. Ces protestations font tout à fait l’affaire de Trump.

D’un côté, celles-ci peuvent affaiblir la Chine de l’intérieur. De l’autre, la répression donne à Trump l’occasion d’amplifier la propagande contre le régime chinois dans le reste du monde, ce qui est évidemment nécessaire pour arriver à mettre sur pied une coalition de pays contre la Chine. Les États-Unis se sont donc dépêchés de soutenir le mouvement de protestation. Le conseiller américain à la sécurité nationale John Bolton, récemment licencié par Trump, et de diplomate américain Stephen McDonell – entre autres – ont rencontré les dirigeants du mouvement de protestation (7). Plusieurs manifestants portent des drapeaux américains et britanniques et ont même chanté l’hymne national américain.(8) La situation est totalement bloquée… Quant à Trump, il se montre à nouveau menaçant, avec de lourdes conséquences pour les négociations avec Chine sur le conflit commercial…(9)

(1) https://edition.cnn.com/videos/politics/2019/08/21/president-trump-us-china-trade-war-chosen-one-sot-ip-vpx.cnn

(2) https://www.reuters.com/article/us-iraq-war-anniversary-idUSBRE92D0PG20130314

(3)  L’impérialisme est la volonté de grandes puissances et de grandes entreprises de dominer le reste du monde.

(4) Jude Woodward, Amerika tegen China. De nieuwe Koude Oorlog?, EPO, 2019

(5) https://edition.cnn.com/videos/politics/2019/08/21/president-trump-us-china-trade-war-chosen-one-sot-ip-vpx.cnn

(6) John Bellamy Foster, Trump In The White House, Monthly Review Press, 2017

(7) https://www.youtube.com/watch?v=gaE4cmBP6mk

(8) https://www.youtube.com/watch?v=fOwID54DBl0

(9) https://www.telegraph.co.uk/news/2019/08/19/china-hits-taiwan-asylum-offer-hong-kong-protesters/