La perspective Léonard de Vinci

THEATRE • Foisonnante et sobre relecture d’un mythe artistico-scientifique «Io, Leonardo» brasse les rapports du Maître de la Renaissance à la nature et l’ombre, la mère et l’acte de créer.

Léonard De Vinci (Pietro Musillo) et Maria Mettral (sa mère ) dans "Io Lenoardo" de Lionel Chiuch. Photo: Isabelle Meister.

Passée quasiment inaperçue en Helvétie, la célébration des cinq siècles marquant le décès de Leonard de Vinci accouche de «Io Leonardo. Le Temps du repentir», pièce signée du dramaturge  Lionel Chiuch. La mise en scène de Gilles Tschudi, elle, est à la fois expérimentale et populaire. Toute en sfumato, le clair-obscur dont l’artiste du 15e s. et serviteur de la nature, fut le concepteur. «Tout naît du noir. J’ai besoin du noir pour faire jaillir la lumière», lance l’artiste (Pietro Musillo) peignant au plateau les contours du visage d’une Vierge à l’enfant.

Intimité naturaliste

L’œil découvre l’atelier du peintre aux années tournantes 1497-98. Le démiurge le plus célèbre de la Renaissance et ses trois élèves s’affairent autour de toiles. Ceci parallèlement à la commande d’une fresque, La Cène. Au plateau, voisinent reproductions de toiles et dessins de l’artiste. Ainsi La Dame à l’Hermine. Ou l’étude de deux têtes de guerriers pour La Bataille d’Anghiari. De l’inventeur militaire pourtant traumatisé par son expérience de la guerre avec ses massacres et destructions, on retrouve la maquette de l’arbalète géante. Cette machine de guerre servit de modèle à l’arme de trait (le Scorpion) censée abattre les dragons aériens lors de l’ultime saison de la saga Game of Thrones.

A l’image de son œuvre peint où se ressentent l’énergie, l’essoufflement et la fraîcheur, le comédien Pietro Musillo donne la juste démesure d’une obstination inquiète à créer et inventer chez Léonard. A la réalisation par son geste de sculpteur d’une effigie équestre, la mise en scène met en regard le pétrissage – comme on le ferait de la glaise – des organes issus de la dissection de cadavres. Pour comprendre l’architecture humaine. «Les articulations dépendent du tendon, le tendon dépend du muscle et le muscle dépend du nerf. Le coeur est le noyau de l’arbre des veines», commente de Vinci.

Travaillé de  tensions intérieures, cet être tourmenté est d’abord blessé à la main, son instrument le plus précieux. Il est ensuite confronté au dogmatisme intransigeant de l’envoyé ducal, le belliciste Prieur. Soucieux de ne pas donner licence à des corps lubriques et agités de mouvements dans la fresque réalisée par De Vinci, il est incarné par le suave, madré et méphistophélique visiteur du soir, Robert Molo.

Mère absente

Excédé par les préventions de ce dévot envers son œuvre incomprise, il lui fera subir la torture chère à l’Inquisition, l’étouffement par immersion mécanique et pneumatique dans l’eau. Episodiquement, glisse doucement le fantôme de sa mère qui l’a abandonné. Sourire vaporeux et indécidable proche de La Joconde, orientalisme du vêtement, Maria Mettral donne subtilement corps à celle qui n’est pas qu’une silhouette sortant d’un tableau d’Ingres. Mais la matrice sanctuaire et consolatrice, que le fils rêve in fine de réintégrer.

Tumultueuse est la relation à son élève et associé Salai (Raphaël Tschudi). Ce dernier est entré à son service à l’âge de dix ans. Et lui servit de modèle pour Saint Jean Baptiste. «Le gamin se révèlera vite une petite canaille, volant assidument à l’atelier. Léonard le protégera néanmoins, révélant son goût pour la chair fraîche», relève le dramaturge Lionel Chiuch en entretien.

La pièce n’a rien du conventionnel biopic à mi-corps entre fiction et documentaire Il ne s’agit pas non plus de la déconstruction post-dramatique de l’image fossilisée de vieux sage grec léguée par la postérité de son Autoportrait à la sanguine. Encore moins de journal, chronique ou Mémoires. Plutôt une couronne de fragments dispersés et dilués. Ils sont jetés sur la toile de scène pour interroger une figure humaine avant d’être histoire pareille au sable. «Sans cesse je crois l’attraper et sans cesse il m’échappe», entend-on.

Cène et Scène

L’opus avance en danseuse entre plages silencieuses, atmosphériques, notules dites par l’auteur autour de la perspective à laquelle Léonard donna une conception innovante mêlant le politique, le philosophique et la métaphysique. Scènes de genre dévoilant le génie dandy au caractère tendu face au représentant du Duc Sforza à la tête de Milan, Ville-Etat la plus puissante de l’époque. L’intrigue roule donc sur la commande d’une fresque, La Cène. Sa théâtralité sera saluée par Rembrandt et Rubens. Mais là, elle prend du retard chez ce damné de l’inachevé et du mouvement hanté par l’échec, laissant en jachère nombre de chefs-d’œuvre.

Intelligemment, la mise en espace garde invisible l’œuvre la plus théâtralisée et traversée de doutes du peintre, La Cène, refigurée ou détournée par nombre de photographes et plasticiens contemporains. Cet ensemble mêlant lumière, architecture et perspective communique à l’observateur la vague émotionnelle submergeant les apôtres au moment de l’annonce de la trahison de Juda. Elle révèle la patience méticuleuse avec laquelle Léonard avait étudié les gestes et les expressions, les figures et la nature. Rappelons que l’artiste fut notamment élevé  par son grand-père, Antonio da Vinci. Qui lui apprend le don d’observation de la nature, lui répétant constamment «Po l’occhio!» («Ouvre l’œil !»).

Faire tableau

«Dans sa représentation, la Cène mène à Jésus en majesté tuilant le divin à la nature et au magique», souligne encore le dramaturge Lionel Chiuch. La fresque infuse ainsi le canevas dramaturgique de la pièce. Elle permet aussi sa mise en abîme. Ainsi grâce à son interrogation du religieux, de la nature et de la trahison propre à la représentation théâtrale.

D’ailleurs, l’épilogue de ce récit en pointillé autour de «l’hypothèse de Vinci» est en tous points identique à son ouverture. Aussi implacable qu’un tableau mis en perspectives contrastées suivant les époques, approches et sources. Un tableau que fait aussi le regardeur. Selon l’intuition chère à Marcel Duchamp.

Bertrand Tappolet

Io Leonardo. Théâtre de l’Orangerie, Parc la Grange, Genève. Jusqu’au 21 septembre. Rens.: www.theatreorangerie.ch