Parallèle justifié entre Rodin et Giacometti

Beaux-arts • La Fondation Gianadda présente une passionnante exposition réunissant les deux sculpteurs.

Alberto Giacometti, La Clairière, 1950. Ou la forte empreinte des mains de l’artiste sur l’œuvre achevée. (Succession Giacometti, 2019, ProLitteris Zurich)

Les expositions mettant en regard deux artistes sont à la mode. Certains parallèles sont pourtant assez improbables et semblent un peu «parachutés». C’est l’impression qu’on pourrait avoir avant la visite à Martigny. Quoi de commun en effet entre Auguste Rodin et ses figures masculines au torse musculeux ou féminin aux formes généreuses, et les personnages filiformes d’Alberto Giacometti? Et pourtant, comme l’explique très didactiquement et avec pertinence la brochure mise à disposition des visiteurs, les points communs sont nombreux.

Pour qui en douterait, les carnets de Giacometti montrant ses dessins inspirés par des photographies d’œuvres de Rodin témoignent de la grande admiration du Grison pour le maître de la sculpture française au tournant des 19e et 20e siècles. Autre preuve de cette proximité: la grande photo où l’on voit Giacometti au milieu du célèbre groupe des Bourgeois de Calais, l’un des chefs-d’œuvre du Maître, dont un moulage en plâtre figure d’ailleurs au cœur du bâtiment de la Fondation Pierre Gianadda.

L’exposition, créée en partenariat entre le Musée Rodin et la Fondation Giacometti à Paris, comprend quelque 130 œuvres. Elle se décline de manière thématique, chaque section évoquant l’un des rapprochements possibles entre les deux sculpteurs.

Points de rencontre

On notera d’abord la forte empreinte des mains des deux artistes sur l’œuvre achevée, qui témoigne de leur modelé de la glaise. C’est particulièrement net lorsqu’on considère deux bustes mis côte à côte, dont l’un de Rodin représentant le compositeur Gustav Mahler.

Tous deux, par ailleurs, ont aimé les figures de groupes humains, qu’il s’agisse des Bourgeois de Calais chez l’un, de La Clairière chez l’autre, où Giacometti a réalisé en 1950 un ensemble de neuf personnages étirés à l’extrême. Un autre point commun est la déformation volontaire des traits du visage, parfois proche de la caricature, comme en témoignent plusieurs des bustes de Diego, le frère d’Alberto. L’exposition met en relief, chez ces deux artisans de la modernité artistique, l’intérêt pour l’art ancien. Rodin s’est confronté en Italie à l’œuvre de Michel-Ange. Il était également imprégné par la sculpture gréco-romaine. Giacometti, pareillement, est allé chercher son inspiration dans les œuvres de l’Antiquité égyptienne, copte, sumérienne ou encore dans l’art océanien.

L’un et l’autre ont donné son importance au socle de leurs sculptures. On relèvera aussi la répétition d’un même motif. C’est particulièrement net chez Giacometti, qui a représenté inlassablement le visage du frère bien-aimé Diego. Enfin, on notera un thème récurrent chez les deux artistes, celui de l’homme qui marche. C’est d’ailleurs le titre d’une œuvre célèbre de Rodin réalisée en 1907. Giacometti, lui, reprend un titre similaire en le mettant au pluriel. Ses personnages vont dans des directions opposées, se croisent sans se rencontrer. L’artiste a-t-il voulu montrer ainsi la solitude existentielle de l’homme moderne?

L’exposition est complétée par une série de photographies prises dans les ateliers respectifs des deux artistes, et par un film montrant Giacometti au travail tout en commentant sa démarche. Enfin, on ne manquera pas de faire suivre sa visite par une déambulation dans le magnifique jardin aux sculptures de la Fondation …où ont d’ailleurs pris place trois œuvres de Rodin.

 

«Rodin Giacometti», Martigny, Fondation Pierre Gianadda, jusqu’au 24 novembre.