Il a vécu dans le ventre du monstre

Mémoires • Edward Snowden met en lumière son parcours hors du commun et salutaire de lanceur d’alertes. (Par Bruno Odent, Paru dans L’Humanité)

Le recueil de mémoires que publie Edward Snowden est un document humain et politique qui aborde des enjeux parmi les plus cruciaux de ce début de XXIe siècle. Blindé de sincérité, l’ex-espion de la CIA y explique comment il est devenu le plus célèbre des lanceurs d’alerte, après avoir participé à la mise sur pied de l’outil le plus abouti au monde de surveillance des populations par l’hyperpuissance étatsunienne.

Au départ, il est l’un de ces jeunes surdoués de l’informatique, capable d’échanger dès l’âge de 12 ans sur l’Internet naissant avec les meilleurs spécialistes. Après s’être engagé, sous le choc du 11 Septembre, dans les forces spéciales, il sera repéré très jeune, à 22 ans, par la NSA (National Security Agency, agence de sécurité nationale), qui entend mobiliser tous les talents pour son projet de surveillance planétaire.

Pétri d’une culture familiale dévouée à l’intérêt supérieur du public, Snowden va d’abord s’investir de bon cœur dans son rôle de cyberespion, avant de repérer rapidement la monstrueuse portée d’un projet de contrôle numérique total. Il s’aperçoit combien son travail entre en contradiction avec la liberté, la démocratie, le droit à une vie privée, ces valeurs fondamentales brandies pourtant par son pays. «Ils ont hacké la Constitution», s’exclame Snowden. En particulier son 4e amendement, qui énonce «le droit des citoyens d’être garantis dans leur personne, domicile, papiers et effets contre les perquisitions et saisies non motivées.»

Le jeune homme va découvrir en sept ans, au gré de ses nominations au sein de la NSA, de Genève à Hawaï, l’ampleur du cyberespionnage. Un programme, baptisé Xkeyscore, fonctionne
comme une sorte de super-moteur de recherche, autorisant une plongée «dans tous les enregistrements issus de vos e-mails privés, de vos chats privés, de vos fichiers privés». Aucun de vos enregistrements n’y échappe, et surtout pas ceux que vous avez cru supprimer, prévient l’informaticien aussi prodige que pédagogue. Il montre pourquoi rien ne saurait jamais être vraiment effacé sur le Net et conseille de communiquer uniquement en usant des moyens de cryptage les plus sophistiqués. On sait le profit que font les Gafam, les multinationales états-uniennes de l’Internet, du commerce des données personnelles qu’elles soustraient à leurs clients.

Avec le programme Xkeyscore de la NSA, on atteint un stade suprême de l’exploitation des données. Comme un super-collimateur, il permet de cibler n’importe quel individu soupçonnable de n’importe quelle «déviance», supposée néfaste à l’intérêt de l’Empire. Selon un arbitraire total défini par un petit groupe d’individus, sans que personne ne puisse jamais objecter de la pertinence ni de la légalité de ces investigations.

Depuis qu’il a lancé l’alerte, Edward Snowden, considéré comme l’ennemi public numéro un dans son propre pays, vit en exil à Moscou. Mal à l’aise avec un régime russe qui l’a accueilli, lui évitant poursuites et emprisonnement, mais qui verse lui aussi dans la cybersurveillance de ses opposants, il s’est dit prêt à solliciter une demande d’asile auprès de la France. Emmanuel Macron lui a conseillé de… suivre la procédure.

Edward  Snowden, Mémoires vives, Seuil, 380 pages