Les Kurdes, le traître et le Tyran

Conflit • Profitant du retrait des troupes américaines au nord de la Syrie, voulu par Donald Trump, le régime turc d’Erdogan a lancé des incursions chez son voisin, avec la volonté d’en finir avec la «question kurde»

Contre toute attente, le 8 octobre dernier, Donald Trump a décidé de retirer ses «boys» du territoire syrien avec pour seule justification son ras-le-bol des «guerres sans fin au Moyen-Orient», provoquant même la «honte» chez ses officiers ayant combattu l’autoproclamé «Etat Islamique» aux côtés des forces démocratiques syriennes.

Malgré les déclarations du locataire de la Maison-Blanche, ce retrait a constitué un véritable «feu vert» au Président Erdogan pour envoyer son aviation, ses troupes et soutenir des milices islamistes contre les populations kurdes. Les forces démocratiques syriennes ont alors appelé à l’instauration de zones d’exclusion aériennes qui sont restées lettres mortes, les obligeant à se tourner vers un ancien ennemi, le régime syrien et son allié, la Russie de Vladimir Poutine.

Cette situation d’agression turque a provoqué un tollé dans la communauté internationale. Paris et Berlin menacent ainsi Ankara de sanctions économiques et ont annoncé suspendre leurs ventes d’armes à la Turquie. Depuis Berne, le Département des affaires étrangères demande la mise en place de mesures permettant de protéger les populations civiles.

Toutefois, rien ne semble mettre un frein aux volontés belliqueuses d’Erdogan, qui profite vraisemblablement de la situation à des fins électoralistes après la défaite de son Parti de la justice et du développement (AKP) aux élections municipales d’Istanbul. «L’Allemagne et la France «exercent des pressions sur nous pour que nous arrêtions l’opération. Nous avons un objectif clair. Nous ne sommes pas préoccupés par les sanctions», a fanfaronné le Sultan.

Un peuple contraint

L’objectif en question est de chasser les Unités de protection du peuple (YPG) qu’il considère comme une «organisation terroriste». Pour le centre kurde des droits de l’homme à Genève, l’Etat turc poursuit en réalité «ouvertement des stratégies politiques internes et externes visant à l’élimination du peuple kurde», son régime «représente la dictature totalitaire, le militarisme et la persécution violente des minorités » face à une population à la «mentalité démocratique» promouvant «l’égalité des sexes et la coexistence pacifique de tous les peuples et religions.»

On peut expliquer les offensives d’Erdogan contre les Kurdes de Syrie par sa crainte de voir fleurir un sentiment national kurde dans la région en général et sur son territoire en particulier.

C’est en tout cas ce que semble montrer un retour historique sur les racines de ce peuple sans terre. Les 30 à 40 millions de personnes qui composent le peuple kurde représentent la plus grande diaspora au monde. Issues du Moyen-Orient, leurs origines remontent à l’antiquité et sont attestées par des écrits arabes du 13e siècle. Le Kurdistan, littéralement la terre des Kurdes, faisait partie de l’empire Ottoman. A sa chute, les alliés victorieux de la première guerre mondiale l’ont partagé avec équerres et compas.

Le traité de Sèvres (1920) leur donnait droit à une petite partie du territoire qu’ils occupaient historiquement, mais l’avènement de la Turquie de Mustafa Kemal les en priva. En effet, le traité de Lausanne de 1923 laisse ce peuple déraciné à cheval sur l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie. Dans une volonté nationaliste, cette dernière interdit en 1924 sa langue et ses enseignements. A la fin des années 80, les régions turques où vivent les Kurdes sont administrées militairement et une politique visant à les déplacer massivement vers les banlieues de l’ouest de la Turquie est développée.

Il faut attendre 2002 pour que, sous la pression de l’Union Européenne qu’elle souhaite rejoindre, la Turquie autorise la langue kurde et son enseignement privé.

Résistances à «l’agression»

En 2011, dans le contexte des «Printemps arabes», les aspirations démocratiques des voisins de la Syrie sous le régime de Bachar el-Assad, aboutissent à une guerre civile. L’année suivante, le Parti de l’union démocratique (PYD), «aile syrienne» du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), prend avec sa branche armée, les YPG, le contrôle des régions kurdes, au nord du pays.

C’est alors que se développe le mouvement salafiste «État Islamique» (EI) qui s’approprie une grande partie des territoires syriens et irakiens en vue d’y rétablir un «Califat». En septembre 2014, une coalition internationale dont font partie les Etats-Unis, mène des bombardements en Syrie contre le groupe islamiste, en soutien aux YPG. Forts de cet appui, les Kurdes remportent une première victoire à Kobané en janvier 2015 et forment la même année une alliance avec des groupes arabes, qui prend le nom de Forces démocratiques syriennes (FDS).

Ces dernières lancent une campagne militaire aboutissant deux ans plus tard à la chute de Raqqa la «capitale» autoproclamée de l’EI en Syrie.

Profitant de la déroute islamiste et du vide laissé par «le Califat», les Kurdes au nord du pays vont mettre en place une expérience démocratique à grande échelle qui se veut «anticapitaliste, paritaire et respectueuse des minorités», la Confédération démocratique du Rojava (région du nordest du pays). Ce projet, théorisé dans les années 90 par le leader du PKK, actuellement en prison à vie, Abdullah Öcalan, inquiète Ankara.

Le gouvernement turc craint qu’il ne fasse des émules sur son sol et entraîne un jour la création d’un état Kurde au détriment de la Turquie.

Dans une logique internationaliste, des très nombreux citoyens européens ont battu le pavé pour demander la fin de «l’agression» d’Erdogan «l’assassin» du peuple kurde. Ils ont défilé par dizaine de milliers à Paris, par milliers à Zurich et par centaines à Berne ou encore Genève. Ils reprendront la rue dans cette dernière ce samedi (à 14h au départ de Chantepoulet), ainsi que dans de nombreuses autres villes de par le monde afin de demander la paix pour le peuple kurde et soutenir la «guerre au tyran».