Le mouvement social relève la tête en Amérique latine

Analyse • Alors que la droite s’est plu à sonner la fin des expériences de gauche dans le sous-continent, les peuples redescendent dans la rue afin de contester les politiques néolibérales et l’augmentation de la pauvreté. (Par Lina Sankari, Paru dans L'Humanité)

Partout, le système craque. Et, pour seule réponse, la répression et les dérives fascisantes. Aux peuples qui se lèvent contre les conséquences des politiques néolibérales, les gouvernements d’Amérique latine répliquent par les armes, le couvre-feu et l’état d’urgence, ouvrant par là même des crises parmi les plus aiguës de ces dernières décennies.

L’illustration fut donnée en Équateur où, après la victoire du mouvement indigène la semaine dernière contre le plan d’ajustement structurel du FMI qui prévoyait la fin des subventions aux carburants, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a dépêché une équipe afin d’enquêter sur les violences des forces de l’ordre durant les manifestations.

Au-delà, la baisse de 20% des salaires dans la fonction publique, la réforme du système de retraites et la flexibilisation du Code du travail équatorien mettent au jour l’offensive généralisée contre les droits des travailleurs sur l’ensemble du sous-continent.

En cinq ans, la remise en cause plus ou moins poussée des politiques d’inclusion sociale a poussé 17 millions de Latino-Américains dans l’extrême pauvreté, selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc).

Pour un changement complet de paradigme

En Colombie, au cours de la mobilisation pour une augmentation du budget de l’enseignement public, qui avait pourtant fait l’objet d’un accord avec le président de droite Ivan Duque il y a dix mois, les étudiants ont également dû affronter la police antiémeute. Huit blessés sont à déplorer.

En Argentine, la perspective du premier tour de la présidentielle, le 27 octobre, ne suffit pas non plus à calmer les esprits. C’est à un changement complet de paradigme qu’ont appelé syndicats, ONG, étudiants et plateformes de quartiers, en réclamant que soit décrétée l’urgence alimentaire, finalement concédée par le Parlement. De fait, une économie en récession depuis 2018, une énième dévaluation du peso (– 65% depuis janvier 2018) et une inflation de 37,7% depuis janvier ont fait grimper le taux de pauvreté à 40%. Preuve que les élections ne suffisent pas à faire une démocratie vivante, les Argentins se mobilisent également depuis des semaines contre les coupes budgétaires, à travers manifestations et piquets de grève, pour permettre à chacun l’accès aux services essentiels.

Au Brésil, la réforme des retraites, clé de voûte de la politique libérale du gouvernement d’extrême droite, a également donné lieu à des défilés dans une centaine de villes depuis juin.

Au Pérou, la crise est de nature légèrement différente. En marge de la dissolution du Congrès et de la convocation d’élections législatives, le 26 janvier, les partisans du président Martin Vizcarra soutiennent une série de plans anticorruption, auxquels s’opposent les fujimoristas et leurs alliés, qui détenaient la majorité parlementaire. Pour la gauche, incarnée par le Frente Amplio (Front Ample) et Nuevo Perú (Pérou Renouveau), la crise actuelle s’inscrit dans le prolongement du modèle économique.

Au Venezuela, en Équateur, en Bolivie, au Chili, au Pérou, au Brésil et en Argentine, l’extrême dépendance des économies aux ressources naturelles reste une équation à résoudre. Les progressistes péruviens appellent également à un nouveau processus constituant. Les gauches latino-américaines sontelles en train de trouver un nouveau souffle face aux différents visages de la droite réactionnaire et à ses soutiens extérieurs?