«On ne demande pas la lune, juste une vie digne!»

Genève • En l’absence d’une amélioration des conditions de vie des mineurs arrivés seuls, deux collectifs genevois ont vainement tenté une occupation du controversé Foyer de l’Etoile. Reportage.

Christophe Girod (Hospice Général) et Dario Lopreno (SSP) étalent leurs divergences. (J. Simao)

En ce 17 octobre, ils sont près de 200 personnes à avoir bravé la pluie pour réclamer la fermeture du Foyer de l’Etoile situé à l’entrée de la zone de la Praille.

Ici, sont logées près de 150 personnes parmi lesquelles une quarantaine de mineurs non-accompagnés. Un appel à l’occupation avait été lancé par un tract intitulé, «L’hypocrisie ça suffit».

En effet, malgré de nombreuses réunions, plusieurs manifestations, conférences de presse, des interpellations par les professionnels et leur direction, des auditions par les autorités, un rapport de la Haute Ecole de Travail Social, des courriers au Conseil d’Etat et des motions adoptées par le Grand conseil, rien n’a concrètement changé pour ces enfants déracinés.

De l’extérieur, ce foyer évoque à ceux qui le découvrent ce soir-là, un lieu de détention plutôt que d’accompagnement socio-éducatif. A la guérite d’entrée, des agents de l’entreprise de sécurité Protectas, dont l’un des agents avait été filmé en 2016 alors qu’il boxait un des jeunes pensionnaires, montent la garde. Pour l’occasion, ils sont épaulés par de «braves pandores», dont le fourgon a été dissimulé dans la cour.

A travers le portail, une voix de l’intérieur nous informe que des agents en civil auraient été postés à chaque étage pour faire face à l’éventualité d’une occupation.

Prise en charge critiquée

En l’absence d’occupation, l’entrée d’une délégation représentant les différents collectifs impliqués, accompagnée par les journalistes présents, est évoquée.

Les collectifs acceptent, mais cette dernière n’aura finalement pas lieu. Qui en a décidé ainsi? Nous ne le saurons jamais vraiment. Certains affirment que le Département de l’Instruction Publique (DIP) serait à la manœuvre. Il se serait justifié par une volonté «de protéger les pensionnaires».

Nous avons posé la question à Christophe Girod, directeur de l’Hospice Général, dont dépend l’établissement. En guise de réponse, il a pointé le ciel nous obligeant à conclure qu’il devait s’agir de «puissances supérieures». Pour protéger les pensionnaires de qui? Au vu des personnes présentes, vraisemblablement de ceux qui militent pour l’amélioration de leurs conditions d’existence et de ceux qui les rendent publiques.

Faute de délégation, il est proposé par les différents collectifs que les échanges aient lieu au milieu de la foule, le directeur de l’Hospice accepte. Mégaphone en mains, le premier à prendre la parole est Dario Lopreno, membre d’un collectif ayant mené des assises sur l’accueil des mineurs non-accompagnés, qu’ils soient considérés réfugiés (rMNA) ou non (MNA).

Pour lui, ces derniers ont «urgemment» besoin d’un accompagnement social, scolaire et sanitaire et celui-ci «doit s’étendre aux jeunes devenus majeurs». Il appelle à la création de structures à «taille humaine», la cessation de la discrimination au faciès par la police et la mise en place de «transitions vers les écoles et non de classes d’accueil». «il y a tout, les personnels et les espaces […] Le Conseil d’Etat se fout de ces jeunes, […] nous ne les lâcherons pas», lance-t-il.

Il est suivi par des membres du Collectif Lutte des MNA qui soulignent que chaque mineur nonaccompagné «doit être encadré et pris en charge par l’Etat, et ce, sans aucune discrimination quant à [son] statut légal», selon la Convention relative aux droits de l’Enfant (art. 2), renvoyant ainsi la distinction entre MNA et rMNA au statut d’«aberration juridique».

Ils alertent à nouveau (voir GH 41) sur le fait que des mineurs sont logés dans un «hôtel miteux dont le patron peut [les] expulser pour des raisons arbitraires», telles que «parler l’arabe dans son établissement ou y porter un débardeur». D’après le Collectif, le Service de protection des mineurs est informé immédiatement de ces expulsions «mais laisse parfois les jeunes à la rue pendant plusieurs semaines». «On ne demande pas la lune, juste une vie digne», conclut-il.

La parole est passée à un membre du Syndicat des Services Publiques déclarant que pour Anne Emery- Torracinta, Conseillère d’Etat en charge du DIP, «tout va pour le mieux» tandis que «dans ce foyer, il y a des salariés en sous-nombre, qui font face au stress, au burn-out et à la frustration du travail mal fait alors qu’ils portent la misère et se coupent en quatre pour pallier le manque de personnel».

Occupation envisagée

Suite aux revendications à nouveau énoncées, le directeur de l’Hospice prend la parole. «Nous voulons la fermeture, ou plutôt le transfert de ces jeunes, nous essayons, travaillons pour que cela arrive le plus vite possible», affirme-t-il.

Christophe Girod invoque ensuite les difficultés liées à la «crise migratoire» et l’absence de lieux disponibles quand une voix dans la foule lui lance, «ne nous refaites pas le coup». Il s’apprête à reprendre sous les huées lorsqu’une membre du Collectif MNA prévient: «Nous voulons du concret pas des intentions, […] vous ne respectez pas la convention des droits de l’enfant et vous le savez» avant de lui demander quand le foyer sera fermé. «Je ne sais pas», répond Mr Girod avant de s’extirper de la foule qui scande: «Fermez l’Etoile, fermez l’Etoile,…!».

Il ne reste plus, à celles et ceux qui défendent ces enfants délaissés, à espérer que les «puissances supérieures» les aient entendus. Dans le doute, ils sont nombreux à s’être donnés rendez-vous le mardi 29 octobre devant l’hôtel Aïda, avec la ferme intention de l’occuper et pour «enfin» changer les choses.