L’Argentine vire à gauche, après quatre ans de stratégie du choc

Argentine • Le péroniste Alberto Fernandez s’est imposé le 27 octobre, lors de l’élection présidentielle. Les Argentins ont sanctionné les politiques d’austérité de Mauricio Macri, qui laisse derrière lui une grave crise économique et une pauvreté galopante. (Par Cathy Dos Santos, paru dans L'Humanité)

Alberto Fernandez et Cristina Kirchner, sa future vice-présidente, l’ont remporté sous les couleurs du Front pour tous. (DR)

Il y croyait dur comme fer, mais Jaime Duran Barba devra se faire une raison: Mauricio Macri va quitter la Casa Rosada. Le gourou en communications, qui murmure à l’oreille de nombre de conservateurs libéraux latino-américains, est l’un des penseurs du virage droitier en Equateur et ne cachait pas ses craintes quant au soulèvement populaire contre le FMI qui a eu lieu dans le pays andin début octobre.

Jaime Duran Barba est connu pour être l’artisan de la victoire de Mauricio Macri à Buenos Aires en 2007, puis, il y a quatre ans, lorsqu’il a accompagné l’industriel aux plus hautes fonctions de l’Etat. Le 27 octobre, ses coûteux conseils n’ont pu contenir la vague péroniste de centre gauche qui a balayé l’Argentine.

Le tandem Alberto Fernandez et Cristina Fernandez de Kirchner, l’ancienne cheffe de l’Etat (20072015), a remporté l’élection présidentielle dès le premier tour, en totalisant 47,99% des voix, contre 40,48% pour son adversaire ultralibéral, selon un décompte presque définitif (95,31%).

«Deux visions concurrentes de l’avenir» se jouaient dans les urnes de la troisième puissance économique du sous-continent, avait reconnu Mauricio Macri durant la campagne, espérant ainsi effrayer des électeurs quant à un possible retour aux affaires de la gauche. Sans succès.

«Les secteurs industriels ont connu une perte de 150’000 emplois»

«Nous allons reconstruire l’Argentine égalitaire et solidaire dont nous rêvons (…) J’espère que nos adversaires, durant quatre ans, seront conscients de ce qu’ils nous ont laissé et qu’ils nous aideront à reconstruire le pays sur les cendres qu’ils nous ont laissées», a annoncé Alberto Fernandez au soir de son élection. Il aura fort à faire. Son prédécesseur Mauricio Macri avait promis aux Argentins les «vingt meilleures années» de leur vie. Cette promesse s’est très vite transformée en cauchemar. Il s’est tourné vers le FMI, auprès duquel il a contracté un prêt de 57 milliards de dollars. Le pays est en récession depuis 2018. L’inflation est galopante (50%). La pauvreté est repartie en flèche et touche plus de 35% des Argentins, soit un tiers de la population.

Le succès de Fernandez s’explique par «la conjoncture sociale et économique», soutient Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et directeur de l’observatoire de l’Amérique latine de la Fondation Jean-Jaurès. «Le président sortant et sorti Mauricio Macri avait été élu sur l’engagement que le pays allait retrouver la voie de la prospérité. Or, les indicateurs sociaux et macroéconomiques sont au rouge. On ne sait trop comment le pays pourra rembourser le FMI à l’horizon 2022.

La monnaie va à vau-l’eau. Il y a quatre ans, le dollar valait un peu moins de 10 pesos, il coûte aujourd’hui 65 pesos au change officiel. La Banque centrale de l’Argentine vient de décréter un contrôle des changes extrêmement sévère avec un montant plafond de 200 dollars mensuels, compte tenu de la fuite de devises (les Argentins auraient retiré près de 12 milliards de dollars de leurs comptes depuis les élections primaires du 11 août dans les partis, ndlr). Alors que l’on assiste à une bataille protectionniste au niveau mondial entre les États-Unis et la Chine, Macri a ouvert les frontières et provoqué un sinistre dans l’économie. Les secteurs industriels ont connu une perte de 150’000 emplois. Parallèlement, il a procédé à un rattrapage des prix des services fondamentaux – eau, électricité -, qui ont augmenté de 2’000 à 3’ 000%», rappelle-t-il.

L’actuelle crise économique n’est pas sans rappeler la terrible banqueroute de 2001. Le spectre de cette faillite a joué en faveur d’Alberto Fernandez. Cet avocat de 60 ans a cherché à rassurer ses concitoyens en leur promettant qu’il «ne toucher(a) pas aux épargnes», comme ce fut le cas avec le corralito, lorsque les comptes bancaires des particuliers ont été gelés dans les années 2000. Mais, durant la campagne, il est resté très évasif quant aux solutions à apporter et l’on s’interroge sur les marges de manœuvre possibles du prochain locataire de la Casa Rosada qui prendra ses fonctions le 10 décembre. «

Pour l’instant, elles sont nulles. L’urgence est la dette. Il est probable que le futur ministre de l’Economie se rende très vite à Washington pour rencontrer les responsables du FMI afin de négocier d’autres conditions qui pourraient être un étalement des remboursements de la dette sur plusieurs années ou une renégociation du principal de la dette en vue de limiter les volumes à rembourser en 2022», avance Jean-Jacques Kourliandsky.

«Mais, nuance le spécialiste de l’Amérique latine, le contexte régional penche en faveur d’Alberto Fernandez. Les institutions financières internationales ont conscience de ce qui s’est passé en Equateur et des événements au Chili. Logiquement, elles devraient se montrer plus ouvertes aux demandes du nouveau président argentin», estime-t-il.

Les réalités de ces différents pays sont certes distinctes. Mais elles ont des traits communs : des politiques d’austérité, les plans d’ajustement structurel du FMI des stratégies de choc, selon la journaliste et essayiste Naomi Klein -, ou encore, comme c’est le cas de Santiago, une matrice néolibérale à l’origine du soulèvement actuel.

En Argentine, la situation explosive s’est traduite dans les urnes par un virage politique, après des années d’importantes mobilisations.

Les relations avec Jair Bolsonaro promettent d’être houleuses

L’élection présidentielle argentine a également une résonance régionale, en raison même du poids de Buenos Aires. Dimanche, Alberto Fernandez a félicité le Bolivien Evo Morales pour sa réélection, en dépit des pressions de l’opposition de droite et de l’Organisation des Etats américains (OEA) qui demandaient la tenue d’un second tour avant même la fin du recomptage des voix du premier. Le 27 octobre encore, le péroniste a félicité Lula pour son anniversaire, alors que le leader de la gauche brésilienne est injustement emprisonné depuis un an et demi. Il lui a d’ailleurs rendu visite récemment. Concernant le Brésil, les relations avec son président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, promettent d’être houleuses. Alberto Fernandez a répété qu’il souhaitait renforcer le Mercosur (le marché du cône sud), que Brasilia minore au profit de son rapprochement avec les Etats-Unis.

Quant à la crise vénézuélienne, le nouveau chef de l’État argentin souhaite tourner le dos à la posture du groupe de Lima – qui a pris fait et cause pour l’opposition contre le président Nicolas Maduro, et plaide pour une solution pacifique, comme le préconisent l’Uruguay et le Mexique, pays dirigés par la gauche.

De quoi faire frémir l’OEA, qui, le 16 octobre, accusait les «dictatures» de Cuba et du Venezuela d’être responsables des colères sociales qui agitent le continent. «Les actuels courants de déstabilisation des systèmes politiques ont pour origine la stratégie des dictatures bolivarienne et cubaine (…) La crise en Equateur est une expression des distorsions installées par ces dictatures dans les systèmes politiques du continent», a dénoncé sans rire l’organisme continental. Voilà Alberto Fernandez averti.