Le crépuscule du monde libéral?

Monde • La récente multiplication des mouvements sociaux à travers la planète est perçue, notamment sur les réseaux sociaux, comme un embrasement global.

Il y a 30 ans jour pour jour, le jeudi 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait, entraînant dans ses gravats la bipolarisation du monde et «l’avènement» de l’idéologie capitaliste.

L’été de la même année, Francis Fukuyama, conseiller de Ronald Reagan, publiait un article intitulé La fin de l’histoire?. «Nous n’assistons peutêtre pas seulement à la fin de la guerre froide, […] mais la fin de l’histoire en tant que telle, c’est-à-dire le point final de l’évolution idéologique de l’humanité et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale du gouvernement humain», y écrivait-il.

Pourtant, l’amplification des crises sociales durant la dernière décennie semble tracer une voie différente de celle qui était censée mener à ce «triomphe». En effet, le capitalisme mondialisé et son logiciel libéral, dont la dernière mise à jour lui vaut les préfixes de néo- ou d’ultra, est, depuis les mouvements dits altermondialistes, d’Ocuppy Wall street, de la Plaza del Sol ou encore de Nuit debout, de plus en plus contesté dans son hégémonie.

Ces contestations qui se généralisent, et grondent maintenant depuis Paris, Santiago, Beyrouth, Quito, Hong Kong, Bagdad et Alger, sont reliées à travers le monde, certes par les réseaux sociaux, mais surtout par des revendications similaires en matière démocratique, économique et sociale, qui pourraient bien annoncer le coucher du soleil libéral.

L’étincelle gilets jaunes

Samedi 16 novembre, de nombreux Français enfileront vraisemblablement leur gilet jaune pour célébrer dans les rues le premier anniversaire de la plus grande contestation sociale du pays depuis des décennies. L’étincelle qui a mis le feu aux poudres a été l’augmentation de la taxe sur les carburants qui devait prétendument servir à financer la transition écologique.

Le baril, lui, était plein. Mais de quoi? «De la masse extraordinaire de souffrances produites par un tel régime politico-économique [le néolibéralisme]», dont Bourdieu se demandait, en 1998, si elle serait un jour «à l’origine d’un mouvement capable d’arrêter sa course à l’abîme».

En tirant la sonnette d’alarme par dizaine de milliers dans les rues de Paris et sur les ronds-points, les gilets jaunes auront réussi à faire retirer la taxe carbone et obtenir quelques «miettes» de mesures sociales. Toutefois, le train des réformes poursuit sa course, parti de la «flexibilisation» du travail et de l’atomisation des individus face au patronat, vers la diminution des retraites, des allocations sociales et la destruction de «l’Etat providence». Ce train est conduit par l’essence du néolibéralisme telle que la définit Bourdieu, soit «un programme de destructions des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur».

Paradoxalement, cela semble mener à une structuration populaire. Ainsi, rien ne semble éteindre les braises d’un mouvement, qui a certes vu diminuer son nombre dans les rues chaque samedi, mais qui perdure malgré tout dans les esprits, des classes populaires aux classes moyennes.

Le 2 novembre, l’Assemblée des assemblées des gilets jaunes a voté son ralliement à la grève illimitée à partir du 5 décembre, lancée par SUD-Rail avec les agents de la SNCF contre la réforme des retraites. A en croire les réseaux sociaux, il faut s’attendre à ce que la convergence des luttes des cheminots, enseignants, pompiers, retraités, urgentistes, étudiants, écologistes, précaires et autres gilets jaunes, parvienne à faire dérailler le «macronisme». Ce dernier risque de n’avoir d’autre choix que l’escalade de la violence ou la fuite, ne tenant plus que par une répression policière, qui a déjà fait 21 éborgnés, 5 estropiés et des centaines de blessés, selon l’écrivain et journaliste David Dufresne.

L’Amérique latine en ébullition 

Début octobre, au Chili, l’étincelle est venue d’une augmentation du prix du ticket de métro et la mèche a pris par les lycéens, qui ont réagi par la mise en place d’une stratégie de fraudes et de manifestations massives, créant «un chaos». Celui-ci «a visibilisé la rage de la population, principalement à Santiago […], mais s’est rapidement étendu aux autres régions du pays», déclare un manifestant interrogé par la revue lundi.am. Ici encore, l’idéologie libérale dirige un pays à deux vitesses en matière de santé, d’éducation, d’emploi et de retraites.

Importée par les «Chicago boys» et implémentée de force par le dictateur Augusto Pinochet, elle restera aux commandes après sa mort en 2006. Ici encore, elle est contestée. Dans les cortèges, revient le slogan «On ne se bat pas pour 30 pesos, mais contre 30 ans de politique libérale!», souligne Cécile Faliès, maitre de conférence en géographie à La Sorbonne, interrogée par Le Monde.

Ici encore, après avoir promis des mesures sociales qui n’ont pas éteint la contestation, telles que l’augmentation du minimum vieillesse ou une hausse des impôts des plus fortunés, le gouvernement n’a eu d’autre moyen que la répression pour se maintenir au pouvoir. Il a ainsi décrété un couvre-feu et lâché l’armée dans les rues. A ce jour, le bilan, du gouvernement fait état de plus d’un millier d’arrestations, d’une quinzaine de morts et de centaines de blessés, dont de nombreux par balles.

En Equateur, l’étincelle est partie de la libéralisation du marché des carburants exigée par le Fonds Monétaire International (FMI) en échange du versement de 4.2 milliards de dollars, selon l’ex-président Rafael Correa (Le Monde diplomatique). Celle-ci a conduit à la suppression des subventions entraînant une explosion du prix à la pompe, et poussant des milliers d’Equatoriens dans les rues, jusqu’au siège du parlement. Ici, le pouvoir à également opté pour le couvre-feu et la répression militaire, mais aussi pour la fuite. Celle du gouvernement vers la ville de Guayaquil, «sous le contrôle de ces alliés politiques», souligne l’ancien président. L’ampleur du mouvement, amènera finalement, le 13 octobre, le président Lenin Moreno à négocier et trouver un accord avec la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie), «fer de lance des manifestations». Le bilan final de cette révolte est, selon les chiffres officiels,de 1’340 blessés et 8 morts.

Au Liban, c’est par une taxe sur l’accès à internet, dite «What’s App» (du nom de l’application de messagerie du géant Facebook) que les poudres ont pris, dans un pays dont la classe dirigeante est rongée par la corruption et «le clientélisme» (France 24). Les services publics manquent et les pénuries d’eau et d’électricité se répètent. Au pays du cèdre, un 1 jeune sur 5 est sans emploi, selon la Banque mondiale. Ici, bien que les politiques libérales paraissent moins à l’œuvre, derrière les réformes initialement envisagées par le pouvoir, résonnent les demandes du FMI en matière de privatisations des télécommunications et de coupes dans le service public notamment.

Une génération prend conscience de son pouvoir

Des insurrections sont également en cours en Algérie et en Irak. Bien qu’elles ne relèvent pas «directement» de politiques libérales, on y retrouve la même appropriation du pouvoir par des intérêts particuliers. A l’instar du Liban, y règnent une forte corruption et un chômage très important de la jeunesse, composante principale de la population. Jusqu’à présent le pouvoir algérien n’a pas mis en place de répression violente.

En Irak, il fait tirer à balles réelles sur une population dont le bilan des morts ne cesse de s’alourdir, dépassant les 270 personnes, selon l’AFP.

A Hong Kong, la révolte n’a pas débuté dans le sillage de politiques libérales, mais de la volonté du géant chinois de pouvoir extrader des ressortissants hongkongais, ce qui a été vécu comme une mise en péril de la liberté (d’expression notamment) qui lui a été promise lors de la rétrocession à la Chine. Les manifestants revendiquent initialement une véritable démocratie. Toutefois, la question des inégalités sociales est, ici encore, au cœur du mouvement.«Hong Kong a la particularité d’avoir le plus de milliardaires au mètre carré et […] 20% de la population qui vit au-dessous du seuil de pauvreté», déclare la rédactrice en chef adjointe du Monde diplomatique, sur le plateau du média.

La présence de la jeunesse est prégnante dans cette révolte globale et permet de la lier. Née dans un monde interconnecté, cette génération partage une culture contestataire commune. Qui lui a d’ailleurs été fournie par le capitalisme libéral mondialisé, en atteste la reprise à travers le monde de symboles tels que le célèbre masque du héros de V pour Vendetta ou plus récemment du maquillage du Joker, tous deux propriétés de la Warner Bros.

Elle prend conscience de son pouvoir collectif et dispose des outils, Apple ou Samsung, pour l’organiser. Elle partage des astuces face à la police, des chants face aux couvre-feux, aux injustices que les médias traditionnels (du capital) taisent.

Face à «l’empowerment» (appropriation du pouvoir) de toute une génération, les pouvoirs en place n’ont d’autre choix que la soumission à l’intérêt général ou l’imposition par la force des intérêts particuliers.  Fukuyama craignait que sa fin de l’histoire soit une période «triste […] ou la volonté de risquer sa vie pour un but purement abstrait, la lutte idéologique mondiale qui a fait appel à l’audace, au courage, […] et à l’idéalisme, sera[it] remplacée par le calcul économique, la résolution sans fin des problèmes techniques, les préoccupations environnementales et la satisfaction des exigences sophistiquées des consommateurs».

Les mouvements de masse, à travers le monde, semblent le contredire, au moins en partie. Hors la perspective de «siècles d’ennui» dans un  monde «post-historique», la fin du conte libéral servira peut-être à relancer la marche l’Histoire. Dans quelle direction? L’aube d’un monde démocratique, social et solidaire ou la nuit noire des périodes les plus sombres? L’histoire le dira…