Justice à deux vitesses pour les victimes

Genève • Cinq ans après le grave incendie du Foyer des Tattes ayant tué le jeune Fikre Seghid et blessant gravement une quarantaine de personnes, plusieurs collectifs alertent sur le risque notamment d’un déni de justice.

Сentre pour requérants d’asile des Tattes à Vernier, canton de Genève. (Wikimedia)

«Est-ce que vous vous souvenez de cette nuit de novembre 2014, où un incendie au foyer des Tattes a coûté la vie d’un jeune érythréen et causé 40 blessés graves? Nous, oui!». C’est par ces mots que débute la lettre ouverte de Solidarité Tattes au Conseil d’Etat genevois du 12 novembre 2018.

Un an plus tard, ce collectif, qui s’est constitué à la suite de l’incendie, appelle à ce que l’on se souvienne «qu’il y a des victimes» et demande des comptes aux autorités.

Pour ce faire, il a commencé par dénoncer le «déni de justice» que vivent ces victimes, lors d’une conférence de presse commune avec la permanence juridique Le Silure et le collectif Luttes des MNA (Mineurs Non Accompagnés). Ensemble, ils y ont notamment pointé du doigt le fait que sur les 40 personnes prises en charge par les secours, seules 15 seraient aujourd’hui «traçables» par les autorités. Parmi ces dernières, 5 ont obtenu des autorisations de séjour, 2 ont été renvoyées dans leur pays d’origine et 8 ont disparu sans laisser de traces.

Samedi dernier, ils ont poursuivi leur action en posant une plaque commémorative dans la cour du foyer, située sur la commune de Vernier, avant de manifester dans les rues du centre-ville. «La nuit du 16 au 17 novembre 2014, un incendie se déclara, ici même au Foyer des Tattes, causant la mort d’une personne et les blessures de 40 autres. On se souvient. Des habitant.e.s de Genève solidaires», peut-on y lire.

Près de 300 personnes ont défilé aux côtés de ces collectifs pour dénoncer «un système d’asile et d’hébergement inhumain entretenu par les autorités politiques genevoises, géré par l’Hospice général et délégué à des entreprises de sécurité privées».

Cinq ans après le drame, le Ministère public, par l’intermédiaire de son porte-parole Marc Guéniat, déclare au Courrier que «l’enquête […] est à bout touchant» et qu’un «avis de prochaine clôture de l’instruction» est attendu avant la fin de l’année. Selon les informations de nos confrères, «la procédure pénale concerne une vingtaine de plaignants […], deux requérants d’asile sont soupçonnés d’incendie et trois agents de sécurité de ne pas avoir eu le comportement adéquat.».

Pour rappel, ce soir de l’hiver 2014, vers minuit, un incendie s’est déclaré dans ce foyer qui hébergeait alors plus de 600 personnes requérantes d’asile, réveillant ses résident.e.s dans la panique. Certains comme Haziz racontent avoir alors trouvé des issues de secours fermées et n’avoir eu d’autre choix que de sauter de plusieurs étages. «Voilà où j’en étais, accroché à la fenêtre, appelant à l’aide. J’ai demandé aux habitants […] d’apporter des matelas des autres bâtiments et de les poser sur le sol pour que nous puissions atterrir dessus. Mais personne ne pouvait agir, tout le monde criait, pleurait», rapporte-t-il dans une brochure éditée par Solidarité Tattes.

Aux issues fermées, se seraient ajoutées des fenêtres condamnées au rez-de-chaussée, une mauvaise signalétique d’urgence et la lenteur d’intervention des services d’incendie et de secours. «Au tribunal, on nous a dit que les pompiers étaient arrivés à temps, que nous avions été trop pressés de sortir», écrit Ibrahim, un autre témoin.

Ces propos résonnent avec ceux du Conseiller d’Etat en charge de la sécurité, Mauro Poggia, qui trois mois après les faits, confiait à la Tribune de Genève que «beaucoup de résidents viennent de pays où l’on n’a pas l’habitude d’être secouru».

Après les traumatismes, la discrimination

Malgré les traumatismes psychiques et physiques liés à l’incendie – s’ajoutant souvent à ceux déjà vécus sur les chemins migratoires – ces «néophytes du secours» continueront à subir les discriminations policières et administratives dues à leur statut.

C’est le cas notamment d’Haziz, qu’un contrôle d’identité, dans le train qui l’emmenait à Nyon pour un match de foot avec des amis, lui vaudra d’être «menotté avec violence» et placé en garde à vue à Lausanne, avant d’être ramené à Genève pour s’entendre dire par un policier: «Tu nous as échappé quand on voulait te renvoyer en Espagne. Cette fois, on va t’attacher et te renvoyer au Nigeria».

Il aura beau indiquer aux pandores qu’il est tchadien, rien n’y fait, «Non, on va t’expulser au Nigeria!», lui répondent-ils. De là, il sera d’abord détenu au centre de «détention administrative» de la Favra, puis dans celui de Frambois. Lorsqu’il est enfin libéré, on lui interdit d’abord de quitter la commune de Genève, puis le travail de son avocat élargira la mesure au canton. «C’est là où l’on en est maintenant, c’est comme ça que ça se passe», conclut Haziz.

Une politique de dissuasion

C’est contre le «cynisme et l’inhumanité» avec laquelle les personnes migrantes sont traitées par nos autorités que se battent les collectifs des Tattes, des luttes des MNA et du Silure. «Qui crée le droit? Les possédants», déclare Aurélien, permanent dans ce dernier.

«Ils catégorisent, étiquettent F, B, N ou G, des êtres humains, qui ont tous le droit à une vie digne», poursuit Viviane Luisier, de Solidarité Tattes.

«Ces conditions désastreuses ne sont pas le fruit de négligences ou d’incapacités, mais d’une volonté de mener une politique de dissuasion, de répression», souligne quant à elle, Léa, des Luttes MNA. «Le collectif accuse l’Hospice général et l’Etat plus généralement d’être responsables de la mort de Fikre Seghid, victime de l’incendie des Tattes, de ne pas reconnaître le statut de victime aux survivant.e.s de l’incendie et d’avoir placé Ali Reza [voir GH 41] dans des conditions qui l’ont poussé à mettre fin à sa vie. […] Hier et aujourd’hui, les autorités négligent, répriment, violentent, enferment, expulsent et assassinent des personnes qu’elles construisent comme indésirables», a exprimé un membre des Luttes MNA lors de la manifestation de samedi.