Rojava et confédéralisme démocratique

Moyen-Orient • Le confédéralisme démocratique vise à donner un pouvoir à la population, qui n’abdique pas ses prérogatives à ses représentants. Analye d’une expérience politique dans le sillage des théories sur le municipalisme libertaire de Murray Bookchin. (Par la rédaction collective de radix.red)

L’invasion turque du Rojava a pour but de nier une révolution sociale communale, multiethnique, féministe et autonome, perçue comme une menace. (Steve Eason)

Au Rojava (Kurdistan syrien), une expérience unique est née: le confédéralisme démocratique théorisé par Abdullah Öcalan et basé sur le municipalisme libertaire de Murray Bookchin.

Elle vise à donner un pouvoir réel à la population qui n’abdique pas ses prérogatives à ses représentants. La démocratie libérale telle qu’on la connaît, entraîne une dépolitisation de la population, réduisant l’expression politique à des élections tous les 4-5 ans et le peuple à un objet de gouvernance, instillant une apathie politique, empêchant ainsi l’éruption de conflits sociaux.

Le mouvement kurde prouve qu’un système décisionnel allant du bas vers le haut est possible à grande échelle. Cette expérience ouvre de nouvelles portes sur la gouvernance, l’égalité hommes-femmes ainsi qu’une logique anticapitaliste. C’est cette démocratie radicale que le gouvernement turc menace actuellement.

Les quatre niveaux  du système politique

Le confédéralisme démocratique est basé un système confédéral. Chaque canton du Rojava a une assemblée législative, un conseil exécutif, un conseil judiciaire et deux organes de contrôle. C’est un système qui fonctionne avec différents niveaux, et les décisions doivent être prises prioritairement au niveau le plus bas possible. Lorsqu’une solution ne peut être trouvée ou lorsqu’une décision concerne plus qu’une commune, une médiation est demandée au niveau supérieur (1).

Afin de politiser et d’inclure la population du Rojava, une structure organisationnelle a été mise en place. A la base se trouvent les communes, véritables cellules de démocratie directe, qui jouent un rôle central dans la vie politique. Ce sont des assemblées de 30 à 400 ménages (un village, une petite ville ou le quartier d’une grande ville), dont les habitants se réunissent pour prendre les décisions qui les concernent. Elle prend tout son sens dans sa fédération politique économique et culturelle avec les autres communes.

A chaque niveau, un homme et une femme sont élus et représentent la commune au second niveau: le conseil communautaire de quartier ou de village. Ce conseil est chargé d’élire un conseil d’administration qui formera le troisième niveau: le district appelé TEV-DEM (souvent une ville et les terres qui l’entourent). Il coordonne les quartiers et conseils de village, représentés également par un homme et une femme. TEV-DEM (mouvement pour une société démocratique), réserve également des places pour des partis politiques, mouvements sociaux et autre organisations de la société civile.

Le quatrième et dernier niveau, le MGRK (conseil populaire du Kurdistan Ouest) est constitué de tous les représentants du TEV-DEM. Le but étant la coordination des cantons du Rojava.

Chacun des quatre niveaux comprend huit commissions: celle des femmes, de la défense, de l’économie, de la politique, de la société civile (dont la commission des familles des martyrs: les personnes tombées au combat), de la société libre, de la justice, de l’idéologie et de la santé. Chaque commune crée des commisions adaptées aux besoins de la région. Les commissions de l’éducation essaient notamment de réécrire le programme dans les écoles.

L’inclusion et l’exclusion

Au sein de tout système qui se veut démocratique se pose la question de l’inclusion et de l’exclusion. Qui exclut-on du processus démocratique, qui a le droit de vote, qui doit-on mettre en prison, etc. Derrière ces questions se cachent des débats éthiques et politiques, où la définition d’égalité et de liberté joue un rôle majeur.

Cet effort pour inclure l’ensemble de la population est particulièrement poussé du point de vue ethnique et du genre. De par une longue histoire d’oppression religieuse et ethnique au Kurdistan, l’intégration des minorités est devenue un critère central du confédéralisme démocratique ce qui est d’ailleurs mentionné dans le contrat social (soit la constitution).

Il y a des quotas pour une représentation équitable en politique, qui tente de respecter la répartition des différentes ethnies au sein de la population de chaque région. Les forces armées incluent des populations arabes et certaines femmes arabes en ont également rejoint les rangs bien que ce soit plus difficile. Ceci étant notamment dû au fait qu’elles restent traditionnellement plus cantonnées à la sphère privée que les femmes kurdes.

De plus, lors de la prise de territoire des mains de l’Etat Islamique, les Kurdes n’imposent pas leur nouveau régime, mais essaient plutôt de convaincre la population locale. La société kurde syrienne reste une société très patriarcale. Violences domestiques, mariages forcés, viols, crime d’honneur, polygamie… Pour résoudre les inégalités de genre, plusieurs solutions sont mises en place comme des quotas.

En politique, à chaque niveau, il doit y avoir au moins 40% de personnes du genre masculin ou du genre féminin et à la tête de chaque niveau ainsi que de chaque commission, il doit y avoir un représentant homme et une représentante femme. Les Kurdes vont plus loin et parlent d’éradiquer le patriarcat: c’est une solution radicale, qui veut s’attaquer à la racine même du problème au lieu de proposer des solutions pansements.

Lors de la conférence anticapitaliste de Hambourg, Fadile Yildirim (2) affirme que l’Etat et la souveraineté sont des idéologies sexistes et basées sur la domination masculine. Ainsi, pour atteindre l’égalité, il faut mettre à bas les sociétés étatiques telles que nous les connaissons. Il ne faut pas changer le système de l’intérieur mais réfléchir à un nouveau système en cherchant des solutions radicales.

Au sein du système juridique, le comité pour la paix des femmes, fonctionne parallèlement au comité mixte pour la paix. Le comité des femmes est en charge de problèmes tels que la violence conjugale, mariages forcés, etc. Mais aussi dans les autres domaines en les examinant sous l’angle des rapports de genre.

Dans le domaine de l’éducation plusieurs mesures ont été prises. Des femmes ont créé une nouvelle science: la jineology (science des femmes) afin de mettre en valeur la place des femmes dans l’histoire, les sciences ou d’autres domaines. et le thème du féminisme et du genre sont des sujets abordés à l’école et dans les académies (universités). Elles vont chercher des solutions à la racine: repenser l’éducation plutôt que juste corriger des traits sexistes de personnes socialisées ainsi depuis des années.

Pour parvenir à ces objectifs, le PYD (l’un des plus grands partis politiques) ne s’est pas adressé à la classe dominante, mais aux ouvriers, aux paysans, bref le PYD a usé d’une logique de participation de la base.  L’inclusion des femmes, particulièrement avancée au sein de la guérilla, a joué un rôle majeur au sein du PKK.

En 2013, un groupe armé indépendant composé uniquement de femmes a été créé: les YPJ, en parallèle des YPG, le groupe armé mixte. Deux forces armées liées au PYD et non au PKK. Chaque district au Rojava a un centre YPJ, des académies de défense pour les femmes ont également créées, et plus de la moitié de la population féminine a été entraînée au maniement des armes. Les avancées du féminisme au sein de la guérilla ont joué un rôle crucial pour le diffuser par la suite dans la société civile.

Que faire des opposants  au nouveau système?

Les acteurs et actrices de la révolution incluent les groupes habituellement en marge sans toutefois exclure les personnes faisant parti de la classe dominante de l’ancien système. L’objectif est de lentement les rallier à la cause.

Toutefois, l’Etat étant l’une des principales sources d’exclusions, la nouvelle société se veut sans État de même qu’elle se veut libérée du capitalisme et du patriarcat. C’est essentiel pour créer une société où le peuple a un pouvoir décisionnel effectif, et ne sert pas simplement à légitimer le pouvoir en place. C’est donc à travers cette forme de participation politique que le confédéralisme démocratique puise sa radicalité.

Parmi les partis politiques préexistants la révolution, plusieurs s’étaient regroupés dans l’opposition pour créer l’assemblée patriotique du Kurdistan en Syrie. Ce parti soutenait notamment Massoud Barzani (alors dirigeant du Kurdistan autonome d’Irak). Depuis environ trois ans, l’opposition politique a largement rallié le nouveau système après avoir observé sa mise en pratique.

Le système judiciaire est également revisité: il est éducatif et non punitif. La peine de mort a été abolie par la charte, les combattants de Daesh sont emprisonnés. La récente invasion du Rojava par la Turquie a d’ailleurs entraîné la fuite des nombreux prisonniers des prisons Kurdes ce qui pose un problème considérable pour les populations de la région et d’Europe.  Les comités de paix, au lieu de condamner, cherchent le consensus entre les parties.

Au niveau de la commune et du quartier, il y a un comité mixte et un comité de femmes qui fonctionnent en parallèle. Au niveau du district, réside le tribunal du peuple où les juges sont choisis notamment pour leur capacité à représenter les intérêts des parties prenantes. Finalement, la cour constitutionnelle s’assure que les organes politiques respectent la charte et les lois.

L’invasion actuelle du Rojava par l’Etat turc est une catastrophe tant humanitaire que politique. Depuis plus de quarante ans l’Etat turc effectue un génocide. Les Kurdes sont systématiquement abandonnés et les Etats-Unis ne font pas exception à la règle. Et avec ce désastre humanitaire, la promesse d’une démocratie future s’en va. L’invasion turque a pour but de nier ce système, perçu comme une menace. La reconnaissance du Rojava par les autres pays est d’ailleurs uniquement militaire.

 

(1) Knapp, M., Flach, A. Ayboga, E. (2016) Revolution in Rojava, Democratic Autonomy and Women’s Liberation in Syrian Kurdistan. London: Pluto Press, pp.148-149.

(2) Yildirim, F. (2012) Alternatives to the established social sciences in Challenging Capitalist Modernity, Alternative Concepts and the Kurdish Question, Hamburg (3-5 February 2012), p.73.
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