En Thuringe, une gauche qui gagne

Alllemagne • Retour sur la victoire de la gauche radicale dans ce Land, lors des dernières élections régionales fin octobre. Des leçons à tirer pour l’ensemble de la gauche européenne. (Par LDz)

Die Linke triomphe en Thuringe. Mais cet accomplissement progressiste est autant sources d’exemplarité que de questions ouvertes. (DR)

Enorme surprise lors des dernières élections régionales en Thuringe avec la victoire du parti de la gauche radicale, Die Linke. Qui obtient plus de 30% des suffrages (28 sièges) au Parlement. En effet, pendant presque plus de deux décennies la CDU a pratiquement dirigé sans partage ce Land de l’ex-RDA. Certes, le parti avait déjà amorcé son déclin, perdant une première fois la majorité absolue en 2009. C’est donc quasi naturellement que la CDU s’était alliée au SPD afin de former un gouvernement. Chose que le SPD, qui historiquement n’est plus à une compromission près, s’était empressé d’accepter.

Ceci malgré le fait que le parlement du Land était majoritairement de gauche. Le premier parti était bien la CDU avec 31%, mais le SPD, les Grünen (Verts) et die Linke totalisaient 52 sièges. Bien davantage donc que les 48 sièges dont disposaient le SPD et la CDU par leur coalition bourgeoise.

Lors des élections de 2014, le SPD de Thuringe s’était peut-être enfin redécouvert une «conscience de gauche», acceptant de former un gouvernement avec die Linke. De fait, de nombreux cadres du SPD ont toujours été réticents à s’allier avec ce qu’ils considèrent comme la gauche radicale ou communiste. En effet, dans cette partie de l’Allemagne, de nombreux cadres de die Linke proviennent du Parti du socialisme démocratique (PDS) (réformation du SED est-allemand après la réunification de l’Allemagne). C’était donc la première fois que ce Land voyait une coalition rouge-rose-verte – die Linke-SPD-die Grünen, élisant Bodo Ramelow du parti die Linke comme ministre-président.

Gouvernement introuvable

Malgré la mainmise de la CDU sur le gouvernement, la Thuringe a toujours été un des bastions de la gauche radicale allemande.

Depuis la réunification, le PDS puis die Linke ont vu régulièrement progresser leurs assises électorales. Soit environ 5% à chaque élection entre 1990 et 2004. De 2009 à 2019, la progression a marqué le pas, pour se situer entre 0.8 et 2.8%. Toutefois, on peut souligner que die Linke est le seul parti qui possède une assiette électorale stable et une progression constante dans cette région.

A la suite des dernières élections d’octobre, on pouvait penser que la coalition rouge-rose-verte serait renouvelée et dirigée par die Linke. Toutefois, il n’en fut rien, car le SPD a continué à perdre des voix, n’obtenant que 8 sièges, une déroute historique. Ce qui, par conséquent, ne permettait plus de former une majorité (45 sièges minimum), la gauche, dans son ensemble, ne disposant plus désormais que de 42 sièges (29 Die Linke, 8 SPD et 5 sièges pour les Grünen).

L’autre demi-surprise est la nette avancée du parti d’extrême droite, l’AFD. Fort de ses 22 sièges, il est devenu la deuxième formation du Parlement. Il faut néanmoins rappeler que l’essor de l’extrême droite ne date pas d’hier. Ainsi en 2009 déjà, le NPD (ultranationaliste – néo-nazi) n’avait manqué son entrée au Parlement que de 0.7%.

Il y a donc aujourd’hui trois grands blocs: Celui de gauche avec die Linke, le camp bourgeois conservateur – la CDU, 21 sièges – et enfin l’aile réactionnaire de l’AFD . Aucun de ces blocs ne peut gouverner seul ni ne veut former une coalition avec une autre composante de l’échiquier politique.

L’AFD et die Linke se détestent et n’ont nul intérêt à bâtir une coalition. Le chef de file de la CDU, Mike Mohring exècre le leader d l’AFD, Björn Höcke. Ce dernier anime d’ailleurs la fraction la plus à droite de l’AFD, Der Flügel (l’Aile) qui est nationaleconservatrice, donc anti-islam, antiimmigration et anti-communiste. Quelques voix au sein de la CDU de Thuringe, qui voudraient briser le cordon sanitaire formé autour de l’AFD , caressent l’idée de former une coalition avec les personnes les moins extrêmes de ce parti. Mais cette proposition a rapidement été écartée par les élites de la CDU.

Un autre scénario possible serait de concevoir une coalition réunissant la CDU et die Linke. Or cette alliance semble assez improbable. Elle générerait trop de problèmes au sein de leurs partis et électorats respectifs. A ce propos, la NZZ parlait le 6 novembre dernier de «choix impossible» pour la CDU entre «nazis» et les «successeurs du SED».

Une autre solution proposée par la CDU? Former une coalition regroupant «la minorité du centre», c’est-à-dire une alliance formée par la CDUFDP (libéraux)-SPD-Grünen. Cette solution a été enterrée suite au refus du SPD et des Grünen.

Reste encore une dernière option, celle d’un gouvernement minoritaire formé par le bloc de gauche (die Linke, le SPD et les Grünen). Cette coalition est en attente de l’aval – officiel ou non – de la CDU, qui laisserait la gauche gouverner, afin de lui éviter de s’allier à l’extrême droite.

Un discours moderne et audible

Quelles sont les conséquences à tirer de cette situation? Certes le résultat de die Linke, «stratosphérique» pour un parti de gauche radicale ouest-européen, est pour le moins rassurant. Mais le climat politique reste compliqué, voir délétère. Ceci suite à la progression de l’extrême droite et la présence d’un véritable réactionnaire en la personne de Bjorn Höcke au sein du parlement. Il fut, un temps, proche du mouvement néo-nazi et anti-migrants Thügida avant d’être obligé de s’en distancier.  Le Verfassungschutz (organisme se chargeant de surveiller les différents extrémismes) a d’ailleurs entamé une procédure afin de réaliser une surveillance plus poussée de l’AFD en Thuringe, notamment sa section jeune ayant des contacts avec des extrémistes identitaires ou néo-nazis.

Concernant la fraction «Der Flügel» de B. Höcke, elle a été classée comme «suspecte» par les services de protection de la constitution. Cette démarche a été motivée par les liens de certains de leurs membres avec la mouvance néo-nazie et leur participation à certaines manifestations organisées par cette mouvance à Chemnitz. (Spiegel Online, 24.10.2019, Stern, 20.10.19, source PCF).

Au-delà de ce climat pesant, il est possible de tirer plusieurs conclusions qui peuvent être utiles pour les différents partis de gauche, qu’ils soient socio-démocrates ou communistes.

La première observation est que die Linke est arrivé à produire un discours politique qui est à la fois moderne et audible auprès des classes populaires. Ce type de discours moderniste est donc aux antipodes de ce qui est émis par certains partis communistes européens. Ceux-ci, malgré la justesse de leurs positions politiques, préfèrent se limiter souvent à une phraséologie léniniste sans grande portée. Cette modernisation du discours ne s’est pas accompagnée d’un renoncement aux principes anticapitalistes et de solidarité. Au contraire die Linke ne s’est pas fourvoyé, comme certains partis, concernant le débat sur l’immigration par exemple. Die Linke s’est concentré sur ses thèmes de prédilection, à savoir la défense des retraites, du système publique et l’accès à la santé.

Une dernière remarque concerne la gauche sociale-démocrate qui, élection après élection continue de voir son électorat s’éroder. Une des causes principales est que le SPD en Allemagne et les autres partis sociodémocrates européens continuent à se fourvoyer avec la bourgeoisie en défendant un ordre néo-libéral. Ce dernier ne faisant qu’alimenter la crise et la misère sociale qui nourrissent la montée de l’extrême droite.

En conclusion, il serait temps que les différents partis socialistes ou écologistes se rendent compte que l’idée d’une cogestion responsable du capitalisme avec le reste de la bourgeoisie libérale n’est ni souhaitable ni profitable à l’ensemble des classes populaires.

C’est, au contraire, en affirmant nos principes anticapitalistes, nos valeurs de solidarité et en se battant pour une meilleure justice sociale que l’on arrivera à construire un mouvement socialiste démocratique qui soit à même de combattre le néo-libéralisme et le fascisme.